Le régime d’Abdoulaye Wade : Des mesures liberticides à la profanation de la Zawiya Tijâniyya

21 février 2012

Par Dr. Bakary Sambe

Source : oumma.com

Les images de ce vendredi, de fidèles qui s’étouffent et suffoquent en plein Dzikr (invocation), dans une mosquée bondée aux vitres cassées et assaillie de policiers à la chasse aux opposants, n’augure rien de souhaitable pour le Sénégal.

A force de vouloir se perpétuer, même illégalement, pour un troisième mandat anticonstitutionnel, le régime d’Abdoulaye Wade veut-il en arriver à casser le « contrat social sénégalais » ? Ce pays était connu dans le monde par l’harmonie presque parfaite entre ses communautés religieuses.

Heureuse exception dans  « l’Afrique des dictatures », le Sénégal, ce pays de 95 % de Musulmans, fut dirigé pendant vingt ans par Léopold Sédar Senghor, un président de confession catholique, soutenu par la plupart des confréries musulmanes. D’ailleurs, avant l’indépendance, le même Senghor était député du Sénégal colonial au Palais Bourbon, pendant longtemps plébiscité par les marabouts contre un musulman du nom de Lamine Guèye. Cela n’a jamais posé problème aussi bien au sein des communautés musulmanes que dans l’élite religieuse du pays de manière générale.

Mais, ces dernières semaines, cette « vitrine démocratique de l’Afrique » a commencé à s’écarquiller et la communauté internationale découvre un visage méconnu du Sénégal. Celui d’Abdoulaye Wade qui, non content de restreindre les libertés individuelles et politiques (interdictions de manifester et de se réunir), s’attaque maintenant à celle du culte.

La scène est insoutenable en plein centre de Dakar. En pleine séance de hadratoul Joumou’a (Dzikr du vendredi), un des piliers de la confrérie Tijâniyya qui se pratique, le vendredi après-midi, entre les prières d’Al –Asr et du Maghrib, les éléments de la police sénégalaise ont « bombardé » la foule de fidèles avec des lacrymogènes et autres projectiles, faisant fi des circonstances sacrées et du respect minimum dû à un lieu de culte.

La dérive liberticide s’installe au pays de la Teranga (hospitalité et savoir vivre) et n’épargne même plus des espaces aussi symboliques de l’islam et de la Tijâniyya . Cette Zawiya ainsi profanée a été fondée, au début du 20è siècle, par Cheikh El Hadji Malick Sy, une des « figures historiques de l’islamisation en profondeur du Sénégal » (voir oumma.com), en pleine période coloniale. C’était un des symboles de la résistance culturelle à la politique d’ « assimilation de l’indigène », chère à la troisième République.

Pourtant, beaucoup de témoignages rappellent que, même durant la colonisation, malgré la proximité géographique entre la Zawiya et le Palais du Gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF), l’Administration a toujours couvert d’un certain respect ce lieu « sacré » malgré les « gênes occasionnées par le muezzin ».

Mais, le régime de Wade n’en est pas à sa première profanation et violation de la liberté de culte comme d’opinion. En 2007, un haut responsable de l’opposition avait été arrêté à sa sortie de messe à l’occasion de la fête religieuse de Pâques au grand dam des autorités de l’Eglise et des défenseurs des Droits humains. C’est, aussi, sous Abdoulaye Wade que des évêques ont reçu des menaces de mort, à l’époque, unanimement condamnées par la classe politique du pays.

Cependant, l’évènement de ce vendredi 17 février, à une semaine d’un scrutin incertain tant la candidature de Wade est largement contestée bien que « validée » par un Conseil constitutionnel dont le salaire des membres fut généreusement augmenté à une semaine du dépôt des listes. Rappelons qu’il y a, à peine deux mois, Abdoulaye Wade avait même fait appel au lobbying de juristes français pour contrecarrer l’avis des constitutionnalistes sénégalais unanimes sur l’inconstitutionnalité de sa troisième candidature.

L’on se souvient la manière dont les conséquents per diem de ceux appelés les « tirailleurs français » de Wade, à la charge du contribuable sénégalais, ont fait l’objet de toutes les dénonciations dans la classe politique.

Aujourd’hui, la timide réaction des chancelleries occidentales, le soutien des caciques du régime et de leurs clientèles, semblent conforter Abdoulaye Wade dans sa volonté de vouloir rester illégalement à la tête du Sénégal. Hier, encore (17/02/2012), Karim, son fils et probable héritier d’une « république bananière » en gestation, était l’hôte de la société de communication Image Sept, sur les Champs Elysées pour prédire les résultats des élections de la semaine prochaine : 53 % pour Wade qui passerait au premier tour !

Les services d’un proche d’Alain Madelin, Anne Méaux de l’Agence Image Sept, dont nul n’ignore le passé militant au sein du Groupe Occident, assurent la communication de Wade comme elle s’occupait, jusqu’à sa chute, de l’image d’un certain Ben Ali. Le grand Cabinet parisien a bien pris le soin d’affecter la très connue sur la place du Paris communiquant, Marie Luce Straborsky, comme « coach » de l’« ami sénégalais », Abdoulaye Wade, pour les besoins d’un forfait qui se trame.

Presque sûr des résultats que l’opposition sénégalaise dit être « préfabriqués », le régime d’Abdoulaye Wade persiste dans la violation des libertés fondamentale après celle de la Constitution.

Mais les images de ce vendredi, de fidèles qui s’étouffent et suffoquent en plein Dzikr (invocation), dans une mosquée bondée aux vitres cassées et assaillie de policiers à la chasse aux opposants, n’augure rien de souhaitable pour le Sénégal.

Pourtant, à l’origine de tout cet acharnement, un simple rassemblement pacifique qu’un candidat de l’opposition voulait tenir à la mythique Place de l’indépendance et arbitrairement interdit par le régime de Wade. L’opposant « historique » de naguère qui a bien vite oublié les raisons et les circonstances de sa victoire contre Abdou Diouf avec tous les sacrifices consentis par notre génération. D’ailleurs, un de ses plus sérieux challengers, Idrissa Seck, en concluait hier que c’était bien « le Jour 1 de la dictature au Sénégal ».

Cet évènement inédit dans l’histoire politique et religieuse du Sénégal a, d’ailleurs, été à l’origine de violentes manifestations dans la ville de Tivaouane, capitale de la Tijâniyya sénégalaise et même dans d’autres cités religieuses du pays.

La vigilance est, donc, de mise car le Sénégal des poèmes de Senghor, chantre de la Négritude, le Sénégal de l’alternance politique pacifique en 2000, celui de la coexistence harmonieuse des religions et des peuples, des idéaux de la démocratie et de la Civilisation de l’Universel, est vraiment en pleine zone de turbulence.

Le Sénégal, au carrefour du Ndigël et de « Y en a marre »

22 août 2011

Le Ndigël

Par Abdoul Aziz Mbacké Majalis

Première Partie : Le Sénégal, au carrefour du Ndigël et de « Y en a marre »

La notion de « Ndigël » a depuis toujours soulevé les polémiques les plus passionnées dans l’histoire politique du Sénégal. Analysé par la plupart des chercheurs comme l’expression du système idéologique « d’exploitation des mourides par leurs marabouts », ce concept, communément traduit par « consigne de vote », représente, pour l’essentiel de ces auteurs, un des leviers majeurs des rapports « clientélistes » entretenus par les pouvoirs politique et religieux au Sénégal. En tant que symbole du vote mouride et épée de Damoclès planant sur chaque échéance électorale, le Ndigël est ainsi perçu, par les uns, comme un joker décisoire du jeu politique sénégalais et, par les autres, comme une menace altérant profondément le principe du libre choix souverain des citoyens, théoriquement à la base du système démocratique. C’est ainsi, qu’avec l’émergence d’une nouvelle « conscience citoyenne » sénégalaise post-alternance, cette notion se trouve aujourd’hui de plus en plus ouvertement contestée dans les médias, par différents acteurs du jeu politique et intellectuel, qui la considèrent désormais comme désuète, déclinante et antinomique aux évolutions profondes auxquelles aspire le peuple sénégalais. Car, convoité par les chercheurs de voix, n’hésitant pas à tenter de le manipuler ou de l’orienter à tout prix dans le sens de leurs intérêts, et brandi par certains acteurs religieux médiatiques secondaires, potentiellement porteurs de voix, le Ndigël a toujours joué un rôle plus ou moins décisif dans les joutes électorales passées et récentes du pays…

Au vu de toutes les questions suscitées par ce concept, les vives passions et les profonds amalgames qu’il a jusqu’ici soulevés, dans la recherche et dans les médias, surtout dans les contextes pré et post-électoraux comme le nôtre, il nous a semblé assez utile de tenter de l’analyser un peu plus profondément. Afin de dépasser la tyrannie du factuel et de l’immédiateté médiatique sans recul à laquelle la célérité de l’information en « temps réel » nous a tous soumis aujourd’hui. En essayant, notamment, de retrouver, à travers des matériaux de recherche alternatifs et une perspective plus détachée de l’évènementiel, les fondements historico-religieux de la notion de Ndigël, les motivations de son usage politique dans le Mouridisme et certains enjeux culturels et sociologiques majeurs qu’il soulève pour l’avenir du Sénégal…

Aux Origines du Ndigël

Dans la doctrine mouride, le Ndigël (transcrit également en « ndigueul » ou « ndiguel », selon certaines orthographies) dépasse de très loin la définition politiquement étroite (consigne de vote ou mot d’ordre électoral) à laquelle les analystes modernes l’ont jusqu’ici confinée, et trouve ses racines dans les principes même de l’Islam. En effet, ce concept, dans la perspective musulmane, constitue une recommandation religieuse ayant pour objet de rétablir les rapports généraux d’obéissance à Dieu et à Ses représentants, conformément au verset : « Ô vous les croyants ! Obéissez à Dieu, obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent l’Autorité (Amr). Puis, si vous vous disputez en quoi que ce soit, référez-vous à Dieu et au Messager, si vous croyez en Dieu et au Jour dernier.» (4:59). La clause supplémentaire (« ceux qui détiennent l’Autorité »), qui inclut dans les sources de direction de la communauté musulmane les leaders religieux autres que le Prophète, constitue ainsi une légitimation implicite de la transmission de l’autorité prophétique en Islam. Vu sous cet angle spirituel, le Ndigël n’est rien d’autre, considéré étymologiquement, que la traduction wolof du terme coranique « Amr » du verset précité, signifiant « Autorité », « Recommandation », « Commandement », « Ordre » etc. Notion à laquelle le Prophète Muhammad et les dirigeants de la communauté islamique se référaient pour donner des orientations aux musulmans et gérer leur Cité selon les principes divins (Amr ayant d’ailleurs généré Amîr ou Dirigeant, qui a donné « émir »). En tant que fondement de l’unité des musulmans, le sens de l’Autorité, que le Ndigël ou Amr incarne, a joué un rôle décisif dans l’évolution de l’Islam, en cultivant le sens de l’obéissance fondé sur le principe de transitivité de l’Autorité Divine : «Quiconque obéit au Messager obéit assurément à Dieu.» (4:80). Discipline collective des Compagnons derrière le Prophète, étonnamment assimilable au « Ndigël » mouride sous maints rapports, qui a permis aux premiers musulmans de préserver leur unité et de bâtir la Cité de l’Islam. Et ce ne fut qu’avec la disparition du Prophète et l’affaiblissement de cette conformité envers les « Ndigël du Prophète » et certains de leurs dirigeants (ûlu-l-Amr), tenus comme moins intègres et moins éclairés que le Messager (la valeur du Ndigël étant étroitement liée à celle du « donneur d’ordre »), que les musulmans ont peu à peu sombré dans les tiraillements politiques et les querelles d’intérêts (Fitna) qui ont affaibli la civilisation islamique jusqu’à nos jours. « Obéissez à Dieu et à Son messager. Et ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et perdrez votre force.» (8:46)

Le Ndigël dans la Doctrine et la Pratique Mouride

Le Mouridisme, en tant que projet de renaissance des principes fondateurs de l’Islam, reconduisit globalement ce schéma de l’Autorité religieuse. Ceci, à travers les rapports d’obéissance Guide/Disciple théorisés par les grands maîtres soufis et revivifiés par Cheikh A. Bamba dans ses écrits et son système d’éducation spirituelle (Tarbiya). L’impact de la réforme pédagogique du système religieux traditionnel que le Serviteur du Prophète mit en œuvre, à travers les concepts clés de Himmah (détermination spirituelle) et de Khidma (œuvre au service des créatures), se traduisit par l’importance centrale et inaccoutumée que la notion d’autorité acquit dans la Voie mouride, qui en fit un de ses piliers majeurs, comme l’illustre sa forte hiérarchisation résumée par le slogan synoptique « Mouride : Ndigël !». Sens de l’autorité et de l’obéissance (exalté à un niveau inédit par le modèle de Cheikh Ibrahima Fall), fondé sur la quête exclusive et transitive de l’Agrément de Dieu, qui a toujours distingué les mourides (disciples comme dignitaires) et leur a permis, en dépit de leur nombre et moyens limités à l’origine, des tiraillements internes et des formidables obstacles de tous ordres, de matérialiser leurs projets majeurs, notamment à Touba, et de s’élever jusqu’au sommet de l’échelle religieuse, sociale, économique et politique actuelle du pays.

Pour accéder à ce niveau, les différents califes mourides, ayant pour mission cardinale de concrétiser le projet de société légué par Cheikh A. Bamba, firent valoir la prérogative que leur conférait cette autorité sur les mourides. Autorité qui prit, à l’occasion, une forme politique contextuelle et transitoire de « consigne de vote », justifiée par les rapports de force et les enjeux du moment. Notamment dans les relations que la communauté, dont ils représentaient les intérêts, entretenait avec les hommes politiques s’engageant à les assister dans leurs projets (infrastructures, culte, éducation, agriculture, valorisation du monde rural etc.). Cette conception de l’intérêt communautaire, incarnée surtout par Serigne Falilou, le second calife (1945-68), était que le pouvoir politique pouvait bien être délaissé aux mains d’hommes politiques n’ayant pas nécessairement les mêmes convictions religieuses ou la même vision du progrès. A la seule condition, toutefois, qu’ils s’engagent à prendre en charge un certain nombre de besoins spécifiques et précis relevant de leur ressort. Surtout ceux relatifs à la qualité de leur pratique religieuse et aux intérêts (agricoles, commerciaux etc.) des communautés dont ils avaient la charge. C’est en cela que l’on peut qualifier une telle approche politique de corporative (ou collaborative), car pouvant être assimilée à l’attitude politique bien connue des leaders syndicaux dans la défense des droits et des intérêts de leurs mandants face à l’Etat. C’est aussi en cela qu’elle s’avère tout à fait conforme à l’idéologie de Cheikh A. Bamba, car constituant une forme de Khidma au service des musulmans, des mourides, des ruraux etc. dont le niveau de représentativité politique à leur époque (ou du moins la perception qu’ils en avaient) et le niveau d’organisation autonome n’avaient pas atteint la maturité acquise par les autres structures politiques léguées par la colonisation (partis politiques, mouvements associatifs etc.), surtout dans les Quatre Communes. Ce qui faisait donc, de facto, des confréries des sortes de « syndicats religieux indigènes » dont les chefs religieux représentaient en quelque sorte les leaders naturels. Aussi, autant les syndicats, dans leurs rapports avec le pouvoir politique, possèdent en général un certain nombre de spécificités avantageuses (force de lobbying et de pression, incarné ici par le Ndigël symbole de « mot d’ordre », objectifs limités, précis et relativement uniformes, facilité de mobilisation et de solidarité etc.), autant les confréries sénégalaises se sont souvent efforcées, dans le passé, de faire valoir ces spécificités dans leurs relations avec l’Etat postcolonial. Cependant, ces avantages « corporatifs », malgré le rôle qu’ils ont joué dans l’atteinte d’objectifs spécifiques profitables au raffermissement actuel de l’Islam au Sénégal, n’empêchent pas cette approche d’avoir un certain nombre de limites contingentes que justifient le contexte, la nature même de ces rapports et la personnalité des principaux leaders de l’époque. Ces limites inhérentes au modèle corporatif consistent généralement à la non prise en charge de certaines problématiques relativement plus vastes, à l’échelle nationale ou internationale, situées dans un horizon spatio-temporel plus élargi sur lesquelles l’Etat devrait aussi théoriquement être interpellé, surtout à l’aune des évolutions du Sénégal contemporain [1].

C’est ainsi que, malgré les possibilités avérées de manipulations internes et externes, le Ndigël a souvent joué et continue de jouer encore un rôle très important d’unification de la communauté mouride, une fonction de discipline collective, de canalisation ou d’atténuation des divergences, des inévitables contradictions et querelles d’intérêt existant dans tout groupe social. Ceci, même si, dans la pratique, différents acteurs religieux n’ont pas manqué, quelques fois, de le dévoyer ou de l’instrumentaliser, à travers une compromission et une priorisation de leurs intérêts individuels qui faussent, en réalité, l’esprit profondément humaniste à sa base. La force du Ndigël (en tant que choix d’une collectivisation de la décision) et, d’une façon plus générale, celle du système de hiérarchisation soufi au Sénégal, s’expliquent d’autant mieux, au niveau sociologique, que ce système comporte certaines confluences assez intéressantes avec le système africain de hiérarchisation sociale qui, en général, a toujours exalté l’autorité. Le terme « kilifa », qui signifie « chef », « dirigeant », « dignitaire », nous semble même être probablement une wolofisation du terme arabe « khalifa », signifiant « calife » ou « représentant » (il est aussi intéressant de noter que l’autorité parentale se dit « Ndigëlu wayjur » et l’autorité maritale « Ndigëlu boroom kër »). Ce qui suggère, d’une façon plus générale, que la remarquable stabilité du Sénégal par rapport à d’autres pays africains, est surtout due à ce sens de l’Autorité et des références assez homogènes du peuple, qui ont jusqu’ici plus ou moins caractérisé l’Islam sénégalais, organisé, malgré toutes ses imperfections et évolutions, en confréries hiérarchisées, toutes plus ou moins fortement influencées par le modèle de stratification mouride. C’est en quoi, il nous semble également, que le Ndigël mouride constitue une intéressante version sénégalaise du « Ubuntu » bantou, base de la collectivisation de la décision et fondement communautaire des sociétés africaines dont s’est notamment inspirée l’Afrique du Sud dans sa dynamique de refondation nationale post apartheid (principe basé sur « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous », qui s’oppose à priori au « Je pense donc je suis » de Descartes, qui rétablit une certaine autonomie à l’individu par rapport au groupe puis à l’Etat).

Toutefois, contrairement à la vision monolithique que beaucoup d’auteurs externes en ont, le rapport global des mourides au Ndigël a souvent évolué à travers l’histoire, selon le charisme et la stature spirituelle des leaders du moment, la nature du contexte et les perceptions majoritaires du peuple mouride, qui a toujours eu ses « rebelles » n’hésitant pas à le contester. Ainsi, loin d’être toujours unilatéral et monofocal, le Ndigël est à la fois la source et le résultat de dynamiques sociales fortes et assez complexes, souvent négociées ou éclatées, au niveau de la communauté mouride et de sa hiérarchie, qui possèdent leurs propres garde-fous, leurs « contre-pouvoirs » et canaux d’influence internes. D’ailleurs, ce que beaucoup d’analystes semblent ignorer aussi, c’est que chacun des Califes (malgré leur culture de la Shûra ou consultation interne) a eu, à un moment ou à un autre de son magistère, à faire face à des oppositions plus ou moins fortes au sein même de la communauté mouride, avant de s’imposer aux rétifs qui contestaient son leadership. Surtout après avoir posé des actes majeurs et produit des résultats tangibles qui permirent de stabiliser momentanément la force du Ndigël et sa centralité. Même si sa pérennité ne fut, à vrai dire, jamais garantie et se trouve plus que jamais remise en cause par les évolutions et bouleversements sociaux du Sénégal moderne.

Les Véritables Enjeux du Ndigël

En réalité, l’une des raisons pour lesquelles le concept de Ndigël dérange et fascine autant consiste, à notre avis, au considérable potentiel de puissance qu’il accorde aux mourides et au pouvoir religieux, d’une façon plus générale. L’union et le sens de l’autorité étant, il est bien connu, une force politique à la fois convoitée et redoutée. Appréhensions aggravées par les tentatives de manipulation réelles et de récupération des politiques, à l’instar du régime actuel, de ce potentiel dans leurs schémas de conquête du pouvoir. Grâce, notamment, à leurs relais internes ou « marabouts politiciens », souvent de second degré, dont la gestuelle médiatique semble de loin l’emporter, au demeurant, sur les prétentions réelles à user du vrai Ndigël qui, en général, reste encore dévolu au Calife général des mourides. C’est ainsi que l’influence de l’autorité des religieux dans le jeu politique sénégalais et leur emprise, directe ou indirecte, qu’elle soit considérée comme réelle ou exagérée, sur les processus électoraux, se trouvent de plus en plus ouvertement remises en cause dans les débats publics où les analystes prédisent régulièrement leur déclin et leur affaiblissement inexorables, devant l’émancipation progressive du choix des populations de la « tutelle maraboutique » et le « réveil » du peuple du joug de l’« obscurantisme » séculaire des « chefferies » religieuses « dynastiques » et « féodales ». Autonomie favorisée, d’après ces auteurs, par la décrédibilisation progressive du rôle politique des religieux, de plus en plus perçus comme des « relais » complices des politiques ou moralement incapables de porter la mission héritée de leurs illustres devanciers…

Cette rupture ou « affaiblissement » du Ndigël, que semblent étayer, du moins, certaines études et enquêtes statistiques sur sa portée réelle chez l’électorat moderne, pose toutefois un problème plus latent et plus global que ne semblent le percevoir à priori leurs initiateurs. Car, au-delà des causes directement attribuables à la responsabilité des religieux, à certaines dérives réelles et à la transformation actuelle des rapports marabout-disciple, la remise en cause médiatique du Ndigël s’explique également par la contradiction qu’il semble opposer à la conception occidentale actuellement prédominante de la liberté et des droits individuels en république. Se fondant essentiellement sur une perspective individualiste de la société, que le système mondialisé actuel semble vouloir imposer, et une négation de toute forme d’autorité morale autre que la raison raisonnante (selon le célèbre slogan « Ni dieu, ni maître »). En effet, des enquêtes et statistiques similaires sur d’autres types de Ndigël, comme le degré d’autorité des parents sénégalais sur leurs enfants (« Ndigëlu wayjur »), des maris sur leur femmes, fortement influencées de nos jours par les questions de genre (« Ndigëlu boroom kër »), sur le respect des jeunes envers les adultes, celui des élèves envers leurs professeurs, la fidélité dans les couples, l’attachement des sénégalais modernes à leurs valeurs traditionnelles de « kersa » (pudeur), de « worma » (respect), de « ngor » (dignité) etc. auraient beaucoup de chance de révéler des résultats assez comparables. Résultats qui dénotent plutôt une crise morale et spirituelle très profonde aux effets plus étendus et une occidentalisation progressive de certains schémas sociaux. Qui se traduit par l’avancée d’un individualisme galopant et la remise en cause des rapports sociaux et de beaucoup de paradigmes traditionnels, de plus en plus perçus comme surannés, à travers le renouvellement des schèmes de pensée et des valeurs culturelles du Sénégal mondialisé. Avec toutes les conséquences, positives ou négatives, sur les mœurs auxquelles l’on assiste actuellement, car tendant à substituer aux dérives traditionnelles d’autres types de dérives modernes, au lieu des réformes graduelles et adaptations nécessaires au système.

Par ailleurs, le système de lobbying religieux sénégalais, symbolisé par le Ndigël, peut bien, sous certains aspects, être comparé au modèle de « lobbying » anglo-saxon, officiellement reconnu dans ce système politique, pour les communautés raciales, religieuses ou corporatives. La description de ce modèle, adopté par exemple aux Etats-Unis, « la plus grande démocratie du monde », ou au Québec, ne manquera certes pas de suggérer certaines similarités avec le modèle confrérique sénégalais. Similitudes qui démontrent au moins l’existence de systèmes démocratiques alternatifs où ce modèle aurait été parfaitement admis, de même que la nécessité de relativiser l’absoluité de l’approche anti-communautariste franco-sénégalaise actuellement imposée dans le débat. Extraits de Wikipédia : « Aux Etats-Unis, chaque communauté s’organise en lobby. Le « rêve américain » valorise ceux qui savent prendre des initiatives pour se défendre. Il méprise ceux qui n’ont pas eu la même chance et qui deviennent les laissés pour compte de la société. C’est vrai pour les individus, comme pour les communautés. La logique de la tradition américaine conduit aussi les électeurs à voter en priorité en fonction des intérêts de leur communauté propre. La conception pluraliste de l’État a pour principe d’établir les bases du gouvernement sur les groupes et les factions. (…) Aujourd’hui encore, cette influence des groupes (tous confondus) sur l’élaboration de la norme publique, est un fait majeur du paysage politique américain. Pour Madison, ces groupes s’auto-régulent par le système du checks and balances : l’ascension de tel groupe est ainsi contrebalancée par l’influence d’un autre, le résultat de cet équilibre permettant d’atteindre un consensus qui se rapprochera de l’intérêt dit général. Les lobbies utilisent différents moyens de pression : les voix des membres ou sympathisants lors des élections, actions médiatiques, dons aux campagnes électorales, apport intellectuel (via des think tanks) etc.». Le problème majeur de ce type de lobbying anglo-saxon, s’apparentant étonnamment au modèle confrérique du Sénégal, est qu’il s’oppose presque frontalement au modèle rousseauiste et anti-communautariste français dont notre pays a hérité qui, tout en reconnaissant officieusement l’existence des groupes de pression (industriels, financiers, maçonniques, homosexuels etc.) et d’autres « grands électeurs » et mécènes politiques, condamne plus ou moins formellement cette pratique dans les textes : « La tradition politique française a toujours été hostile à ce type de démarche. À la différence des USA, la France n’est pas seulement une démocratie, c’est aussi une république. C’est-à-dire qu’en théorie le débat politique vise à défendre l’intérêt collectif, et non pas à faire triompher des intérêts particuliers. C’est pourquoi la Révolution de 1789 avait interdit les corporations, et ce n’est qu’en 1901 que la République accepta les associations. (…) Aujourd’hui, on peut affirmer que la France est un des pays du monde occidental où la défiance à l’égard de la pratique du lobbyisme (groupe d’intérêt) est la plus forte. » (Ibid) Surtout en regard de l’exclusion, hors du domaine public, de toute référence à la foi à laquelle la République, bâtie par les mains révolutionnaires encore tâchées du sang de la religion guillotinée, semble intrinsèquement réfractaire, même dans sa version tropicale exportée CIF (Cost, Insurance and Freight) au Sénégal, un pays à plus de 95% croyant. Raison pour laquelle, aujourd’hui, les groupes de pression traditionnels semblent plus que jamais être concurrencés, dans l’espace laïc et républicain de notre pays, par ceux d’un autre genre (« groupes d’orientation ») dont le type de « Ndigël » subliminal ou financier, peut paraître, certes, beaucoup plus « soft » à priori, mais de loin plus efficace auprès de l’Etat et chez les masses. Car c’est un secret de Polichinelle que la Françafrique et ses relais néo-foccartistes, l’Union Européenne et sa francophonie paternalisante, divers lobbies ou entités secrètes et institutionnelles n’ont jamais renoncé à peser de tout leur poids et de leur influence multiforme sur l’avenir politique et même culturel de notre pays. Ce qui justifie aujourd’hui le fait que d’autres canaux d’influence et de « Ndigël » alternatifs contestent de plus en plus à l’autorité traditionnelle et religieuse l’espace social et l’orientation des masses populaires, même si c’est sous d’autres formats « médiatiques » et culturels moins direct (slogans, attitudes, normes culturelles exogènes etc.) que le Ndigël mouride traditionnel.

C’est ainsi que la popularisation actuelle de slogans comme « Y en a marre », en tant qu’indices d’une contestation croissante de l’autorité traditionnelle, de plus en plus perçue comme « rétrograde », et d’une soif d’autodétermination des nouvelles générations, nous semble révéler, sociologiquement, l’atteinte d’un carrefour culturel à partir duquel la société sénégalaise, confrontée à la résurgence du modèle Ceddo (symbolisé par l’exacerbation de la prédation, des révoltes et des suicides d’honneur face à l’arbitraire), fait plus que jamais face au dilemme devant lequel beaucoup de sociétés post-modernes eurent à choisir avant elle. Se débarrasser totalement ou non des vieux schèmes, sachant que, même si certains d’entre eux s’opposent effectivement au progrès, ceux-ci charrient encore l’essentiel de notre identité nationale, religieuse, sociologique et culturelle (au risque d’accentuer les effets déjà perceptibles d’une déculturation et d’une dépréciation des valeurs morales fortes). Pour mieux entrer dans la modernité, dont l’on a vu aussi bien les avantages technologiques et matériels que les dérives et les maux qui hypothèquent actuellement la survie de l’humanité et du sens même de l’homme. Dilemme cornélien sublimé récemment par le recours spectaculaire à l’arbitrage « constitutionnel » de Touba, par des acteurs politiques (pouvoir et opposition) dont beaucoup avaient, pourtant, jusqu’ici contesté, plus ou moins ouvertement, l’« allégeance » de la « République couchée » ou l’« immixtion » du religieux dans le jeu politique théoriquement laïc. Tout en recherchant aujourd’hui, paradoxalement, du calife des mourides un Ndigël de non représentation du président sortant, afin de préserver la nation d’un éventuel chaos… N’est-ce pas vouloir une chose et son contraire, que de dénoncer le « mutisme » des religieux envers les dérives institutionnelles du régime, tout en stigmatisant leur implication politique, si ce n’est par un esprit d’opportunisme qui ne condamne ou ne réclame le Ndigël que selon ses intérêts du moment ? Au fait, qui, réellement, a le plus besoin, aujourd’hui, du Ndigël : les acteurs religieux ou politiques, le régime ou l’opposition ? Depuis quand les compétences constitutionnelles de l’Etat ont-elles été transférées aux religieux, alors que celles-ci requièrent une certaine expertise juridique avérée pour laquelle il faut des années de formation et d’expérience ? Quand définira-t-on de façon définitive le véritable rôle et la place de la religion dans notre république, selon un schéma équilibré et équitable, prenant en compte nos réalités et spécificités endogènes, sans persister à vouloir perpétuer à tous prix, de façon littérale et sans esprit critique, un modèle que ne justifie ni notre histoire ni notre rapport avec la spiritualité ? Dilemme renforcé également par le refus policé des rappeurs (possédant aussi leurs propres « Kilifa ») de faire partie de cette dynamique, tout en donnant à l’électorat des consignes de mobilisation pour « dégager » la vieille garde, à travers ce qui peut être perçu comme des sortes de…« Ndigël citoyens » (dénommés« Daas fanaanal ») ou même des « Ndigël de menace » envers le Conseil Constitutionnel…

Que dire enfin des réactions d’indignation de notre classe intellectuelle francophone, cassandres décontenancés par l’hydre du Ndigël, maintes fois présumée décapitée depuis 2000, s’offusquant de cet intolérable mélange de genre institutionnel, jugé blasphématoire envers leur « dogme » laïc. Ces nouveaux croisés de la laïcité extrémiste française, proconsuls de sa pensée, « cheikhs » émérites des confréries républicaines fondées par Saint Voltaire ou Montesquieu dont l’Esprit, tel un bréviaire vital, est fanatiquement brandi à tous vents et élevé au dessus même du Coran et de la Bible, et jugé plus utile qu’un Masâliku-l-Jinân ignoré. Ne pouvant voir qu’à travers l’unique œil critique du maître Cyclope les en ayant doté, et voyant tout, sauf justement cet œil diaphane, ces vaillants Don Quichotte des moulins du suivisme idéologique qui jettent, du haut des catapultes sémantiques leur étant pourvus, des brûlots incendiaires même sur le donjon du château fort de leur propre Culture. Donnant aujourd’hui étonnamment raison à Georges Hardy, l’un des plus grands idéologues et artisan de l’école coloniale en Afrique Occidentale française : « Joie de donner à la France [avec notre école] des domaines heureux et des enfants dévoués, d’étendre au cœur du continent noir le rayonnement de l’âme nationale. ». Ces preux et dévots hussards de la République qui n’hésitent plus, eux aussi, à donner aux masses conscientisées des consignes de désobéissance à tout Ndigël et qui, paradoxalement, ne sont rien d’autre que des… « Ndigël anti-ndigël ».

Tous les chemins mèneraient-ils au Ndigël dans notre cher pays ?

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[1] Nous reviendrons plus largement, dans la seconde partie, sur la conception lobbyiste des rapports politiques que le Ndigël engendre, mais aussi sur les bases religieuses du Ndigël, les perspectives de renouveau (Tajdîd) et de redéfinition plus élargie qu’il implique actuellement chez les mourides, les limitations et conditions cultuelles qui en réglementent l’usage etc.

UN COLLECTIF D’INTELLECTUELS MOURIDES SE PRONONCE SUR LE PROJET DE LOI DE LA VICE-PRÉSIDENCE

25 juin 2011

UN COLLECTIF D’INTELLECTUELS MOURIDES SE PRONONCE SUR LE PROJET DE LOI DE LA VICE-PRÉSIDENCE

Nous considérons que la situation du pays est aujourd’hui grave et commande que toutes les femmes, tous les hommes, animés de la bonne volonté de maintenir l’unité nationale, la concorde et l’entente entre les citoyens, puissent se prononcer car l’intérêt supérieur de la nation le suggère.

Ce pays le Sénégal, est et a toujours été un pays de dialogue. Nous, ce collectif d’intellectuels, appartenons à une Communauté de dialogue, fondée sur les valeurs de consensus, d’unité et de défense des intérêts supérieurs de la Nation. Son Khalife actuel, dès l’entame de son magistère a tenu à démontrer cet ancrage du Mouridisme dans la défense de ces valeurs d’unité comme ont eu à le faire ses prédécesseurs.

De ce fait et animés de cette volonté d’unité, nous considérons que ce projet divise profondément la Nation Sénégalaise, et ébranle son Unité en remettant en cause la souveraineté du Peuple.

Ainsi nous demandons au chef de l’Etat de retirer ce projet et d’ouvrir ses portes au dialogue afin de trouver un consensus et d’aller à l’essentiel, qui consiste aujourd’hui à s’occuper des vrais problèmes urgents des sénégalais : coupures de courant, inondations, monde rural, chômage des jeunes et la paix en Casamance, entre autres.

Membres du Collectif d’intellectuels mourides :
Mame Thierno Mbacke
Serigne Khadim Lo, Conférencier-Chercheur
Cheikh Fatma Mbacke, Ingénieur Informaticien
Cheikh Mbacke Khaïra, Chef d’entreprise
Khadim DIOP, Financier-banquier
Serigne Same Bousso, Conférencier-Chercheur
Serigne Mame Balla Mbacke, Chercheur
Abdou Aziz Mbacke Majalis, chercheur-écrivain

Musulmans d’origine « subsaharienne » dans l’islam de France : contre un paternalisme d’un nouveau genre

11 juin 2011

Musulmans d’origine « subsaharienne » dans l’islam de France : contre un paternalisme d’un nouveau genre
Par Bakary Sambe

« Eh, cousin ! Musulman ? Al hamdullilah, mon frère ! »
Il ne suffisait pas au « Black » de France d’être poursuivi par l’image banania ! Du « Noir » dans toutes ses déclinaisons dialectales au Kahloush en Algérie, ‘Azzî au Maroc, Samâra en Égypte et Wçif en Tunisie, voire ‘Abd (esclave !) en Syrie. En plus d’être une curiosité à Paris, il ne lui restait que de devenir une attraction new look à la mosquée !

La vision « folklorique » qu’avaient donnée à l’islam « noir » certains commis coloniaux devenus « chercheurs » dans l’Afrique de l’entre-deux-guerres, perpétuée, ensuite, par des africanistes hexagonaux et certains de leurs disciples africains, a-t-elle déteint sur la manière qu’ont les Arabes musulmans de regarder leurs « frères » du sud du Sahara ? Ou bien l’image d’une Afrique « sans civilisation, terre de l’irréligion » rejointe par les théories de la tabula rasa, véhiculée depuis Ibn Khaldoun et noircie par Mahmoud Shâkir, dans son Mawâtin shu’ûb al-islâmiyya, est-elle restée intacte dans certains imaginaires ?

Nombre de faits le font croire qui confirment la périphérisation d’un « islam africain », qui a que trop souffert de stéréotypes entretenus par un manque d’intérêt scientifique ayant fait dire à Christian Coulon que l’islam africain restait le « parent pauvre de l’islamologie classique ».

À la triste occasion des insultes racistes proférées par Ayman Al-Zawâhiri à l’endroit d’un Barack Obama qu’il qualifiait d’esclave, j’avais cru important de remonter à l’origine de tels préjugés entretenus « grâce » à un imaginaire plus que persistant. J’ai eu à rappeler que derrière le bannissement systématique des pratiques pourtant religieuses des communautés originaires d’Afrique, dans certaines mosquées « puristes », comme le Mawlûd, il y avait le mépris d’une catégorie de musulmans qui n’ont qu’à adopter la posture mimétique s’ils voulaient rester au sein de la communauté.

Il s’ensuit des faits déplorables comme l’exclusion des mosquées lorsque ceux-ci veulent perpétuer des pratiques importantes pour eux comme les chants religieux (même s’il s’agit de la Burdah, d’Al-Bûsayrî !) alors que les anâshîd (chansons) en « arabe compréhensible » sont permis et font moins « désordre » dans les lieux de culte de l’Hexagone. Dans certaines villes, des autorités religieuses originaires d’Afrique se demandaient même si on allait vers une dangereuse ethnicisation des mosquées en France. Peut-on, déontologiquement, et d’un point de vue de la cohérence du discours et de l’action, se contenter de dénoncer les seules discriminations dont on se considère victimes en fermant les yeux sur d’autres ?

Des musulmans de seconde zone ?
Loin de toute susceptibilité, malgré le discours égalitaire, on peut être conforté dans l’idée selon laquelle certains croient à une catégorisation hiérarchique des musulmans, dont certains devraient rester de seconde zone. J’en fus témoin irrité : c’est dans l’enceinte de la prestigieuse université de Los Angeles (Californie) qu’un président de CRCM avait laissé entendre que l’islam « africain » était plus « folklorique » que « spirituel », répondant, ainsi, à un chercheur américain encore intéressé par l’enrichissante diversité de l’islam !

Des musulmans originaires d’Afrique subsaharienne ont fini, malheureusement, par l’intégrer malgré eux et, dans bien des cas, se sentent plus à l’aise à la paroisse catholique du coin où ils sont les bienvenus que dans des mosquées où ils doivent se faire plus discrets avec leurs dhikr « hétérodoxes ».

Lorsque des responsables d’une grande organisation musulmane présidant le CFCM demandent au comité de gestion d’une mosquée de venir adhérer à leur association pour y représenter Bilâl (1), on ne peut qu’accréditer une telle hypothèse. Surtout que, à côté de cette mosquée dirigée par un « imam noir », il faudrait absolument en construire une autre plus « normale » dans une commune ne comptant que quelques centaines de musulmans !

La réponse donnée à ceux qui déplorent le manque de représentativité dans les instances de l’islam de France est plus souvent du type : « Venez-vous investir ! » Curieusement, la même qu’on sert aux « minorités visibles » dans les partis politiques français au système bien verrouillé ! Mais faudrait-il en arriver à adopter un certain accoutrement, avec qamîs et autres djellabas, et se contenter du « Mâ shâ ‘Allah » à fonction conative avec « le bon accent » et à tout bout de champ pour finir par être accepté comme « frère » ?

Pourtant, la communauté musulmane de France dans son ensemble gagnerait à laisser s’exprimer toutes les sensibilités surtout que l’apport de tous est souhaitable dans ce défi d’une harmonieuse cohabitation dans la Cité qui interpelle toutes les religions présentes en France.

Lutter contre la non-reconnaissance de la diversité des réalités islamiques
À mon sens, un tel fait est la résultante d’un déficit d’éducation à la différence symptomatique de la pauvreté d’un discours religieux traditionnel. Il y a, au sein de la communauté musulmane de France, un pressant besoin d’éducation à la tolérance pour ainsi lutter contre la non-reconnaissance bien incorporée de la diversité des réalités islamiques.

Le fait persiste ainsi que la croyance à une prédominance, pourtant contestable aussi bien par les données démographiques que les nouvelles réalités d’un monde changeant ; un dynamisme auquel n’échappent ni les musulmans ou ce qu’il est convenu d’appeler le monde musulman.

Même si le Sénégal compte deux fois plus de musulmans que la Jordanie et si l’Égypte vient en huitième position des pays à majorité musulmane derrière le Nigeria, persiste encore l’idée selon laquelle le modèle doit forcément venir du monde arabe, ne représentant numériquement qu’à peine 20 % des adeptes de l’islam, de l’Atlantique à la mer de Chine.

Mais aussi, en Afrique subsaharienne, prédomine une image presque sacralisée des coreligionnaires arabes indéfectiblement liés dans l’imaginaire à la langue du Coran et au Prophète de l’Islam, avec un profond respect pouvant tourner quelquefois à la vénération. À se demander si les musulmans subsahariens eux-mêmes ne sont pas appelés à être les véritables acteurs de leur affirmation et de leur reconnaissance.

L’Afrique devrait, de manière générale, sortir de la posture consommatrice d’idéologies et oser l’alternative, surtout que l’islam y est vécu de manière harmonieuse et paisible ; modèle qui pourrait inspirer dans bien des régions du monde musulman.

Il serait grand temps que les écrits et sagesses des grands penseurs africains ou malais de l’islam soient vulgarisés au même titre que ceux du Maghreb ou du Machrek pour enfin sortir de l’illusion selon laquelle hors d’une acculturation au profit d’une seule culture de l’islam il n’y aurait point de salut. Dans nos centres hexagonaux de formation sur l’islam, que sait-on des innombrables écrits d’Ahmad Baba de Tombouctou, d’Ibrâhim al-Kanemy, d’Ahmed Bello du Nigeria, d’El Hadji Malick Sy en matière de Sîra avec le Khilâçu Dhahab fî Sîrat Khayr al-Arab, ou de tasawwuf (soufisme) avec le Masâlik al-Jinân, de Cheikh Ahmadou Bamba ?

Pourtant, les Africains ont bien réussi une assimilation critique de l’islam, dont ils ont su harmoniser les principes avec leurs cultures et valeurs comme tous les mujtahidûn du monde musulman.

À partir de là, au nom de quel unitarisme, parfois dogmatique, devrait-on les en détourner au lieu de verser ces particularités sur le compte de l’universalité d’un islam qui s’est toujours accommodé de la diversité ? Sinon, comment s’opposer, de manière cohérente, aux autres formes de paternalisme, que l’on a tout aussi intérêt à dénoncer et dont on doit, au même titre, se débarrasser ?

Note
(1) Considéré comme un compagnon du Prophète dans les ouvrages de Sîra et esclave noir affranchi par Abû Bakr, bien que cette thèse soit rigoureusement battue en brèche par Doumby Fakoly, qui met en doute l’hypothèse selon laquelle un Abyssin de cette époque puisse être esclave en Arabie. L’Histoire, comme disait un de mes professeurs, n’enseigne que le bon usage du doute !

* Bakary Sambe est docteur en sciences politiques, spécialiste du monde musulman et des relations internationales, senior fellow à la European Foundation for Democracy (EFD) ‒ Bruxelles.

Le Neuf 3, DSK et le Bronx ….

19 mai 2011

Source : oumma.com, jeudi 19 mai 2011
Par Badia Benjelloun
(….)
Il est exigé de l’opinion de la retenue, de la sérénité à l’endroit d’un homme connu pour sa perversion sous prétexte que l’inculpé doit bénéficier de la présomption d’innocence. Mais qu’en a-t-il été de la position de l’actuel prévenu dans l’affaire augurale d’une dérive ‘sécuritaire’ et surtout stigmatisante de la fausse agression du RER D en juillet 2004 ? Une jeune femme mythomane avait dénoncé un délit imaginaire au cours duquel de jeunes Arabes et Noirs l’auraient violentée, elle et son bébé de 13 mois. Le récit agrémenté de dessins au feutre sur la peau de son ventre, représentant des croix gammées inversées, avait mobilisé toute la classe politique et médiatique contre cet acte antisémite honteux. Une fois exposé le résultat de l’enquête, qui a révélé la teneur mensongère de la plainte, Strauss-Kahn interrogé sur ses condamnations hâtives et inopportunes de la jeunesse des banlieues, répondait sur Antenne 2 au journal télévisé de 20 heures, le lundi 12 juillet :

« Si c’est un coup monté, évidemment ça serait critiquable en tant que coup monté, mais ça changerait rien au fait que c’est la dixième ou la vingtième des agressions de ce genre. Même si celle-ci se révélait après coup, on en sait rien pour le moment, ne pas s’être exactement passée comme on vous le raconte, ce qui est sûr c’est qu’il y en a eu 20 avant ! » .

Lui sera-t-il appliqué par mesure de réciprocité et selon le principe de l’universalité, les mêmes règles compassionnelles ? La justice devra-t-elle se faire expéditive et se contenter du seul et confortable argument du « vraisemblable » , ici dans le cas de l’affaire du RER D du rendu vraisemblable, en renonçant à la recherche du vrai ? La victime de son acte prédateur, Nafissatou Diallo, a émigré dans la banlieue de New-York depuis sa Guinée natale sous l’effet d’une mondialisation qu’il a aidée à parachever. Elle aurait pu tout aussi bien être la sœur ou la cousine d’un de ces Noirs qui auraient assailli la mythomane du train de banlieue du neuf trois..

 » QUOTAS DANS LE FOOTBALL FRANCAIS : LE RETOUR DES CLICHES ? »

4 mai 2011

NETTALI.NET – Les révélations de Médiapart, le journal en ligne français, ont fait l’effet d’une bombe. Lors d’une importante réunion tenue le 08 novembre 2011, les responsables de la fédération française de football et des techniciens dont le Dtn et le sélectionneur national, ont taillé bavette autour d’un chiffre : 45 % des jeunes actuellement dans les petites catégories de l’équipe de France sont des binationaux !

Mais que de clichés : tous les jeunes de 1,90 m et 85 kg déjà en petite catégorie ne sont pas des futurs Patrick Vieira. Mais en se projetant dans l’avenir et au regard des tendances lourdes qui se dessinent, les responsables incriminés ont partagé la peur de voir la fameuse formation à la française profiter à d’autres.

Le Sénégal a battu la France en match de la coupe du monde asiatique en 2002 avec une légion de joueurs évoluant en première division française, la plupart formés là-bas. Ce sont des clins d’œil de l’histoire. Puissante comme la vague sonore qui accompagne les chœurs de supporters anglais, c’est surtout le moment d’un retour de bâton,

Faut-il mettre en place des « quotas » basés sur l’origine ethnique du joueur ? Naturellement, la discussion se voulait confidentielle, mais dans une démarche très « Wikileaks », le journal en ligne a révélé l’ampleur du malaise. Faut-il s’en étonner ? La France a des problèmes avec « son » identité. Une équipe nationale ayant une importante force de représentation identitaire, le racisme dans le football ne pouvait plus se contenir dans les marginalités des groupuscules d’extrême-droite qui pullulent dans les stades européens.

Le Dtn François Blancquart a été suspendu de ses fonctions pour une semaine alors que le sélectionneur des « Bleus », Laurent Blanc a présenté ses excuses à ceux que ses propos ont choqué. Malaise. Dimanche 1er mai sur Canal +, l’actuel capitaine de l’équipe de France, Alou Diarra, né en France de parents maliens, a juré qu’il n’avait jamais senti une once de racisme dans le comportement de celui que l’on surnomme « le président », en raison de son charisme et de sa classe en tant que joueur. Laurent Blanc raciste ? Difficile à croire ! Et même si c’était le cas…

Champion du monde 89, avec la génération « Blancs-Blacks-Beurs », Laurent Blanc s’était récemment signalé pour déplorer « le cas » Mousssa Sow, actuel meilleur buteur de Ligue 1 sous les couleurs de Lille et membre de la sélection A des « Lions » du Sénégal. Il a fait toute sa formation dans l’hexagone et a porté l’équipe de France en petite catégorie. Naturellement, le sélectionneur de l’équipe de France regrette de ne pas l’avoir dans son effectif…

Rattrapée par son passé colonial et ses vagues d’émigration successives des années d’après-guerre, la France et son football posent un problème finalement politique. Ses emblèmes sont devenus colorés. Dans un contexte ravivé par un discours politique traumatisé par les thèses du Front national -qui a le vent en poupe dans les sondages politiques-, cette affaire-là n’est pas simple comme une série de jonglages. Le choix d’un joueur de défendre les couleurs d’un pays tient surtout à une décision intime, qui est dans la plupart des cas dictée par l’opportunité sportive d’abord, le lien sentimental ensuite, et, malheureusement, dès fois, par « le mercenariat ». Le football et l’identité nationale s’entremêlent.

Dans le cas précis de la double idée qu’il y a trop de joueurs d’origine étrangère en équipe de France et de la pertinence à continuer une politique de formation dont ils ne sont pas assurés de tirer, seuls, des bénéfices, les dirigeants du foot français vivent les traumatismes de leur classe politique dont celle qui est au pouvoir actuellement sous la houlette du président Sarkozy ne cache pas ses tendances xénophobes. Mais à qui la faute ? On ne le dira jamais assez : la France est assise sur une identité nationale très forte mais construite sur un passé ouvert sur le monde.

Aujourd’hui, elle dit être présente partout militairement où ses « devoirs » l’appellent. On ne dit toujours pas que c’est la Légion étrangère –composée dans sa grande majorité d’apatrides- qui est la première sur le théâtre des opérations. Elle a fait un débat monstre avant d’accepter de voir un « black » présenter son journal télévisé. Pape Diouf, ex-président de l’Om, a passé beaucoup de temps à défendre le bien-fondé de sa présence à ce niveau malgré tout son bagout. Flash-back…

C’est en 1931 que l’arrière-gauche Raoul Diagne devient le premier non français de souche à revêtir le maillot tricolore. Il est le fils de Blaise Diagne, ancien sous-secrétaire d’Etat aux colonies, et donc premier noir à devenir ministre de la république française. L’Allemagne franchira le pas en 1974, alors que le pays du foot, l’Angleterre, ne vivra l’expérience qu’à la coupe du monde de 1978 (la sélection du joueur Viv Anderson fera naître une intense polémique). Ancienne plus grande puissance coloniale au monde, l’Angleterre, administrant ses territoires sous la loi de « l’indirect rule », connaîtra moins d’affinités –la langue en moins- avec le Nigéria, le Ghana ou encore le Kenya. Or, avec sa politique d’assimilation, la France entendait réunir sous la République ses colonies. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale c’est une vague migratoire qui atteint la France.

LES FAUX CLICHES

Les français constatent, sans doute avec une gêne pour certains, que la plupart de leurs plus grands joueurs sont d’origine étrangère : Kopa, Platini, Zidane. Avant eux, le marocain Larbi Ben Barek –qui a passé 16 ans en équipe de France, a écrit les belles pages du foot hexagonal sans jamais avoir obtenu la nationalité française, selon l’enquête réalisée par le journaliste Christophe Cassiau-Haurie.

Il évoque également le franco-béninois Lucien Cossou dans les années 60 et le franco-sénégalais au destin tragique, Jean-Pierre Adams dans les années 70. L’explosion a lieu dans les années 80 quand les enfants d’émigrés nés en France percent dans le football ; ils ont pour nom Jean Tigana, Gérald Passi ou Basile Boli. La génération de 1998, championne du monde, illustrera à merveille, cette tendance. Combien de « gardes noires » pour parler des défenseurs centraux « blacks » qui ont fait l’histoire du foot français ? La réalité du racisme dans le football (surtout en Italie) et les problèmes d’intégration dans la société française, vus sous le regard d’un « black » respecté, pousseront d’ailleurs l’ex-défenseur Lilian Thuram, d’origine antillaise, à faire son entrée en politique.

Avec la fin de la limitation du nombre de joueurs communautaires en Europe, pour pallier à l’inflation des salaires des professionnels qui a en découlé, les clubs ont commencé à puiser dans leurs centres de formation. Qui y étaient ? Pour la plupart, des jeunes issus de l’immigration… La caractérisation physique –qui rappelle de sinistres thèses- fait son bonhomme de chemin. Pour gagner des trophées, « il faut des monstres physiques derrière et au milieu défensif ; les géniaux techniciens blancs –de préférence petits- feront le reste ! » C’est un faux cliché comme celui qui fait croire aux femmes blanches que les africains ont des sexes imposants !

Les quotas migratoires ne sont plus un tabou. Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de la présidentielle face à Jacques Chirac en 2002. Aujourd’hui, le Front national n’est plus une formation politique marginale. Elle fait plus qu’apporter de mauvaises réponses à de bonnes questions : son discours s’est « humanisé » pour certains et attire les classes défavorisées. L’effet télévisuel des « blacks » et « beurs » en nombre dans l’équipe de France a fait mouche. Surtout que certains parmi eux rechignent à chanter « La Marseillaise ». La France à des problèmes avec son passé.

Les dirigeants de son football, on ne peut attendre moins d’eux, ont la responsabilité de penser à son avenir. La tentation sera alors forte de « ferrer » les jeunes joueurs dès leur première apparition sous le maillot de l’équipe de France. Grand dilemme, mais question bête : peut-on forcer un homme à jouer pour une équipe ? Attention à l’auto-goal !

A lire aussi http://www.africultures.com/php/ind…

Lamine Sèn

Serigne Babacar Sy (RTA) Modèle unificateur de la jeunesse Tidiane

24 mars 2011

Il fut le « père » dont l’aura a pu faire supporter le choc que constituait la disparition de Cheikh El-Hadji Malick Sy en cette année 1922. Mais il demeure surtout le « grand père » de ceux qui ne l’ont jamais vu et qui sont les plus fascinés par cette figure unique dont la présence dans les cœurs juvéniles éternise l’image. Serigne Cheikh Ahmet Tidiane Sy se demandait bien s’il était possible de compter parmi les absents un illustre guide qui gît à jamais dans cœurs : Afa ghâba man sakanal qulûba khalîlâ.

L’affection dont il entourait une communauté tidiane à laquelle il servait de repère est à l’image de celle que lui voue, aujourd’hui, toute une jeunesse en quête de modèle spirituel et confrontée aux questionnements de son temps. Il y a, à vrai dire, quelque chose à la fois d’inexplicable, d’intransmissible et de rassurant de se sentir sous les auspices d’un guide dont l’action n’a jamais trahi le sacerdoce et l’attitude toujours conforme aux principes.

La constance dans la revivification sans altération de l’enseignement de Maodo, l’incarnation d’un califat digne d’une continuation rectiligne de l’œuvre de « celui qui éduqua sans retraite » (rabbâ bi lâ khalwatin) mais dans le sens de l’istiqâma, la droiture ; voilà qui fait encore de Serigne Babacar Sy un modèle vivant pour plus deux générations qui partagent l’admiration de celui qu’elles n’ont pourtant jamais aperçu.

Le 25 mars symbolise, pour bien de ses aspects, ce paradoxe de commémorer la disparition physique d’une valeur sûre d’exemplarité, en même temps qu’il marque le jour d’une présence dans les cœurs et dans les esprits de jeunes qui retrouvent leur modèle.

Lorsqu’on observe le dynamisme de Dahiras de jeunes comme ceux d’Asfiyahi, Moustarchidina Wal Moustarchidaty, Moukhtafina Bi Âthâril Âbâ’i wal Ajdâdi, Ahibbâ’i Seydi Djamil, de la diaspora et tant d’autres, l’on saisit mieux que cet aspect de la personnalité de Serigne Babacar Sy en fait un véritable pôle de ralliement et une intarissable source d’inspiration et de motivation au service d’un destin partagé.

Son souvenir est unificateur de la même manière que sa personnalité a symbolisé pendant trente-cinq ans de califat la stabilité et le réconfort d’une communauté que beaucoup, à tort, croyaient orpheline. Mais il n’en était rien !
Serigne Mansour Sy, exprimait cette garantie de tirer éternellement profit du flux de Serigne Babacar Sy pour toutes les génération en rappelant que « Quiconque avec un cœur sain se rend à son mausolée obtient ses vœux » : Man Zârahû bi salîmil qalbi nâla Munan ! Car, dit-il Serigne Babacar est ce « trésor de droiture » (Kanzul Hidâyati) qui a préservé le califat (çâna-l-Khilafata) en digne héritier (Nâla-l-wirâthata) ayant perpétué l’enseignement de Maodo.

La force de la spiritualité, et des principes ancrés dans la droiture réside bien dans cette capacité de s’éterniser par des moyens, la plupart du temps, insaisissables et immatériels. Sinon comment comprendre, de la part d’une jeunesse tijâne ouverte sur le monde et reliée par la magie de l’Internet, la vitalité d’un aussi sincère et durable attachement à un guide que l’attitude d’esprit et le style ont fini par ériger en modèle ?
Mieux, c’est par cet attachement à un « grand père » adulé, célébré, chanté et imité que, par les moyens virtuels de leur temps, des milliers de jeunes, autour du globe, ont pu sceller une fraternité, elle, réelle, et matérialisée par des actions démontrant ainsi la réalité d’une communauté de destin.

Surfant sur la vague d’un tel engouement et d’une conscience de l’ampleur de la tâche pour perpétuer un tel héritage, la jeunesse Tijâne pourrait se donner la volonté et la force permettant la transmission sans altération de la vocation d’appartenir à cette confrérie d’élite et de défi. Ce que les Wolof appellent « Mujje puso bi mu rër », ne pas se donner les moyens de transmettre le relais alors qu’on l’avait reçu intact serait le sort le moins honorable pour notre génération regorgeant de talents et de compétences.

L’amour que nous revendiquons tous de Serigne Babacar et des figures de la Tarîqa doit, aujourd’hui, alimenter le désir d’œuvrer ensemble pour la noble fin d’en être les dignes adeptes. L’énergie que procure ce sentiment mutuel de fraternité scellée par l’admiration que nous lui vouons doit impulser une dynamique d’action afin que nous puissions donner à la mesure de ce que nous avons reçu d’elle, à cette Tarîqa.

Telle peut être la leçon de Serigne Babacar Sy à la jeunesse de la Tijâniyya, voie née pour relever des défis aussi bien spirituels que temporels afin de restaurer un ordre. Son destin le prédispose, nécessairement à affronter les difficultés comme sa singularité réside dans le fait de symboliser l’universalité de l’Islam ; dans une réconciliation de la spiritualité avec un plein engagement sociétal. A l’image de la mission Mouammadienne qu’elle catalyse, les défis de toute sorte sont inhérents à cette Tarîqa. Sinon elle perdrait sa singularité que Serigne Babacar Sy a symbolisée de son vivant et continue à inspirer à notre jeunesse.

Cheikh Al-Khalifa (RTA) a pu marquer son époque tout en fournissant aux générations suivantes leur viatique pour affronter les défis de leur temps. Au-delà de notre indéfectible admiration, se saisir de cet héritage et l’incarner par la volonté de ne pas décevoir les espoirs et en assumant toute la responsabilité qui sied, demeurent, à son endroit et à tous égards, le plus vibrant des hommages.

Dr. Bakary SAMBE
bakary.sambe@gmail.com

Serigne Cheikh Tidiane Sy : Repenser la « civilisation universelle » : questionnements d’un précurseur

19 mars 2011

Repenser la « civilisation universelle » : questionnements d’un précurseur

La conclusion sur l’étude de l’islam comme système sera l’occasion d’autres questionnements sur l’apport des idéologies qui se disputaient le monde bipolaire cadre d’une telle pensée. C’est sur cet aspect qu’il s’attardera en défendant l’idée d’un apport réconciliateur de l’islam, du spirituel au secours du tout-matériel, d’un monde en proie à l’animosité nourrie par les égos, l’ambition et le règne sans partage du matériel jusqu’à s’éloigner des formes de solidarités qui faisaient même la particularité du genre humain.
Sur ce point précis, Serigne Cheikh a tenu à pointer les effets dévastateurs auxquels avaient conduit un tel état d’esprit dont l’histoire retiendra : un Jules César mu que par son ambition conquérante, un Alexandre Le Grand fini en captivité, un Napoléon croupissant à Sainte-Hélène et un Hitler à qui s’offraient deux choix aussi tragiques l’une que l’autre : la fuite ou le suicide.
Un certain Albert Camus, le rejoindra par cette conclusion sans appel : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ; il va falloir, dans un futur plus ou moins proche, choisir entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques ». N’est-ce pas un aveu de la nécessité d’une conscience devant accompagner la science si l’on ne veut pas en arriver, justement, à une « ruine de l’âme ».

Voilà que, depuis les années 60 du XXème siècle, Serigne Cheikh Tidiane Sy défend que pour la durabilité des systèmes, l’Homme qui les met en place avait tout intérêt à s’appuyer sur la science doublée d’une éthique, comme éléments de guidance vers une civilisation universelle (Al-Hadâra al-âlamiyya). Ce renouveau de la pensée pour une re-naissance de l’homme moderne et conscient ne pouvait plus ignorer la dimension spirituelle de l’existence comme le croyant ne devait plus se permettre de se réfugier dans un ilot dogmatique, insensible aux interrogations qu’imposent son époque et son statut.

Dans sa démarche, Serigne Cheikh Tidiane Sy, part du local pour traiter des problématiques dans leur dimension globale. A l’entame du chapitre qu’il consacre à « la contribution de l’islam à l’émergence de la civilisation universelle », il s’appuie sur le cas du musulman sénégalais qu’il disait être dans un grand besoin de réfléchir sur cette question. Il va sans dire que ce n’était point par un culte des particularismes qu’il semble négliger au profit de l’Universel. Car, en plein monde arabe cherchant toutes formes de légitimation pour un leadership musulman, il précisera que « le message de l’islam n’est ni arabe, ni non arabe, ni oriental ni occidental…le message de l’islam ne peut se réduire à une couleur de peau, à une ethnie ni encore un pays sans les autres ». Il considère donc ce message universel comme celui qui a pu façonner les divers dogmes, savoirs et modes de vie dans le moule de l’Unicité et du sacré.

Donnant peu d’importance au miraculeux et au merveilleux dans le processus conduisant à la sincérité du croire, Serigne Cheikh s’appesantit beaucoup sur le fait coranique, sauvegardant, éternisant et universalisant le message de Mouhammad (PSL) « Innâ nahnu nazzalna Dzikra wa innâ lahû la-hâfizûna, Coran, 90-15). C’est le seul miracle qu’il reconnaît d’ailleurs car capable de faire de l’homme musulman un excellent et digne représentant d’un messager hors pair la constante revivification d’un message universel. Al-Maktoum dira, même, que le problème crucial du monde n’était ni la guerre, ni la paix, ni la politique, ni l’économie, ni l’action mais bien de l’homme capable de faire émerger une civilisation profitable à la terre et à son locataire, l’Humanité. Il soutient que si une telle condition ne pouvait se réaliser « la politique se réduirait à une simple mystification, l’économie à l’exploitation, l’action à l’injustice et la guerre comme un des conséquences d’une telle tyrannie ».

C’est à partir de ce constat qu’il conçoit la contribution de l’Islam et des musulmans à l’émergence d’une telle civilisation universelle.
Passant en revue les témoignages d’un Lamartine fasciné par le prophète de l’Islam qui conclut qu’il est ce grand homme de l’histoire qui ne s’est pas de « vingt empires terrestres » mais a aussi et surtout fondé « un empire spirituel céleste », Serigne Cheikh aboutit à la remarque suivante : la contribution qu’il est demandée au musulman d’apporter à cette civilisation est la foi en ce message globalisant qui a fait dire au « plus grand homme de l’histoire moderne », : Certes, je suis envoyé pour parachever les qualités morales et éthiques » (Innamâ bu’ithtu li-utammima makârimal akhlâq). Al-Maktoum passera ensuite à l’explication de texte autour de ce hadîth dont la plupart des penseurs n’ont qu’une compréhension littérale. Pour Serigne Cheikh, ce hadîth en dit beaucoup plus : « Je suis envoyé pour réorganiser cette Civilisation dont la Torah parle au bénéfice du Judaïsme, l’Evangile pour le Christianisme et le Saint Coran pour l’Humanité entière en guise de parachèvement de tout ce qui a précédé ».

Dans son explicitation de la civilisation de l’Universel, Serigne Cheikh va plus loin en assimilant le terme de civilisation à celui d’éthique. Là où ses prédécesseurs avaient compris le terme de « Akhlâq » dans sa seule acception, morale, Al-Maktoum, l’élargit à la notion d’éthique, en rappelant le vers du poète égysptien, Ahmad Shawqî « Wa innamal Umamul akhlâqu mâ baqiyat/ Wa in humû dzahabat akhlâquhum dzahabû ».
En fait, pour Serigne Cheikh, pour être pérennes, les civilisations sont tenues et se défendent par l’éthique, non par les canons, les chars et les dollars. Lorsque l’éthique qui les fondait en arrivait à disparaitre, elles disparaissent avec elle. Il explique par ce fait la pérennité et la durabilité de l’islam et la manière dont il marque l’histoire de l’humanité.

Cependant, fidèle à l’autocritique qui n’a jamais signifié, chez lui, un reniement mais le courage de pointer les insuffisances d’une communauté qui devait être celle de l’excellence, il rappelle : « Le retard des musulmans durant ces sombres siècles ne signifiera jamais le retard de l’Islam en soi, car l’Islam n’a cessé de concevoir le croyant musulman comme un homme universel même si le colonialisme avait réussi à le réduire à l’inaction et que différents formes d’exploitation l’avait conduit à l’apathie ».

IV- Obsolescence de la domination ou la revanche du spirituel et de l’éthique ?

Les mises en garde d’un visionnaire
Pour Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy, l’islam a légué son patrimoine scientifique et éthique à toutes les cultures et civilisations pour qu’elles puissent s’interférer, se soutenir et se renouveler sous la supervision de ce message de grande qualité. Il soutient, d’ailleurs, que sous le prisme de l’Unicité de Dieu, l’islam ne voit que l’Unité de l’Humanité. Cette égalité de condition n’est remise en cause que de manière temporaire et alternée par les vicissitudes de l’Histoire qui, à tour de rôle, distribuent puissance et décadence « Wa Tilkal Ayyâmu nudâwiluhâ bayna Nâsi ». Il ne manquera pas, toutefois, de rappeler que malgré l’ingéniosité des concepteurs des systèmes les plus sophistiqués, cette marche du monde n’a jamais pu échapper à la volonté du Sage Savant (Al-‘Alîmul Hakîm).
Dans cette partie de sa démonstration, Serigne Cheikh citera, l’auteur de l’Evolution de l’Islam (C-Levy, 1960), Raymond Charles, commentant l’orientaliste français, Louis Gardet, qui rappelait qu’il devenait urgent que l’Occident revînt aux valeurs spirituelles et religieuses en plus de son rôle scientifique ; ces valeurs sans lesquelles il retombera, sans doute, dans une forme de non-sens et d’absurde malgré ses conquêtes et explorations.
A cette époque précise, Serigne Cheikh exprimait une espérance de voir les Civilisations jouer leur véritable rôle en construisant plus qu’elles ne détruisent et à comprendre le mouvement de libération des pays dominés ainsi que l’affranchissement des « damnés de la terre » comme l’une des plus sages leçons de l’Histoire sur le caractère passager de toutes les dominations. Il espérait, comme il le disait, que ces civilisations accueillissent les donnes de l’Histoire et les grands évènements des temps nouveaux en les admettant de manière positive.
Hélas, pour Al-Maktoum, cela n’était possible que dans un état d’esprit ou ne dominait pas ce qu’il appelle une certaine « philosophie de la décadence ».
A vrai dire, c’est la manière dont il décrit les effets d’une telle philosophie qui imprime à la pensée de Serigne Cheikh toute sa dimension universelle et avant-gardiste pour son époque.
En réalité, il nous peignait le contexte d’un monde contemporain où, tel qu’il le disait dans les années 60, « les plus riches du globe assaillent les pauvres et thésaurisent leurs avoirs au détriment même de tout esprit de fraternité et de rapprochement, déniant aux dominés l’ambition de l’avoir et de l’accumulation, et par-dessus tout, prétendent que le bonheur et la réussite sont l’apanage des seuls riches des civilisations industrialisées jusqu’à même se prévaloir d’une prétendue élection les plaçant au-dessus de tous les autres ». Et à Serigne Cheikh de leur rétorquer, en empruntant le style coranique : « Pourquoi donc êtes- vous constamment punis par le biais de la guerre, des dégâts de l’alcoolisme, de la cupidité, des jeux, de l’injustice, de la mesquinerie, de la tendance à l’exploitation ? Vous êtes donc de simples humains ! ».
Soulignant l’inanité et le non–sens d’une civilisation prétentieuse et dénuée d’éthique et de morale qu’il critiquait, Al-Maktoum se résolut à étaler sa vision d’un monde où on pourrait parler de « civilisation » dans son sens noble.
Selon lui, il faut espérer que la Civilisation humaine, dans son essence, « puisse retrouver la toute la splendeur qu’elle mérite et sans laquelle la terre deviendra une « boucherie » où, un jour ou l’autre, ceux à qui l’on a enlevé leur dignité pour en faire « des vaches, des chevaux et des loups », se révolteront contre les patrons et grands industriels, les habitants des capitales et des gratte-ciels pour recouvrer l’honneur de l’Humanité ».
Pour Serigne Cheikh Tidiane Sy si l’humanité en arrive à ce point, alors « plus d’humanité et point de civilisation ! ».
Vision ne pouvait être plus futuriste. Il aura bien fallu attendre la fin du XXème siècle, que le communisme s’effondre, que Jean-Christophe Ruffin parle d’« empire » et de « nouveaux barbares », qu’un certain Huntington théorise le choc des civilisations, que le 11 septembre se produise, qu’Emmanuel Todd prédit la « fin de l’Empire », qu’on envahisse des pays souverains au mépris du droit international, que le capitalisme mondial soit frappé par une crise inouïe, que le terme de régulation réintègre le vocabulaire économique et financier, que la jeunesse du monde arabe se dresse contre l’injustice des potentats, qu’une réelle crise de confiance s’installe entre les gouvernés et les gouvernants pour comprendre enfin le vrai sens et la nécessité de l’éthique dans les rapports politiques et économiques !
Pourtant, dès les années 1960, Serigne Cheikh, ce penseur avant-gardiste, l’avait intégré dans sa conception d’une civilisation universelle durable à laquelle l’islam et les Musulmans devraient contribuer à la mesure de la pertinence du message Mohammedien. Certainement, pour théoriser une telle conception et l’harmoniser avec le message islamique au-delà des particularismes, il fallait compter sur la vision d’un Cheikh Tidiane Sy, ce « philosophe de son temps » (faylasûfu ‘açrihi) –comme le dit Serigne Maodo Sy – armé d’un sens élevé de la critique constructive et d’une audace de l’alternative, libératrices des conformismes coutumiers (âda), puisse l’exprimer en toute responsabilité.

Dr. Bakary SAMBE
Senior Fellow, European Foundation for Democracy – Bruxelles, bakery.sambe@gmail.com

العلاقة الروحية بين التيجانية والمغرب .. (حوار) مع الباحث السينغالي بكاري سامبي الحسن سرات

15 mars 2011

العلاقة الروحية بين التيجانية والمغرب .. (حوار) مع الباحث السينغالي بكاري سامبي
الحسن سرات

السينغالي باكاري سامبي أستاذ علوم سياسية، وباحث ضمن « مجموعة البحوث حول البحر المتوسط والشرق الأوسط » بمدينة ليون الفرنسية، سامبي -الذي يجيد اللغة العربية- من الباحثين الأفارقة الشباب في مجال العلاقات الدولية، وهو أيضا خبير مختص في علم السياسة والعلاقات العربية الإفريقية وحركات النضال الإسلامي والشبكات العابرة للدول، ويعمل خبيراً في المؤسسة الأوروبية للديمقراطية ببروكسل. وله مدونة على الإنترنت حول التصوف عامة، والتيجانية خاصة.
سامبي الذي أصدر مؤخراً كتاباً بعنوان « الإسلام والدبلوماسية: سياسة المغرب الإفريقية » تحدث إلى موقع إسلام أون لاين حول أهم القضايا المطروحة في الكتاب، مثل الطرق الصوفية ووزنها السياسي والدبلوماسي في العلاقات المغربية الإفريقية، واستثمار المغرب لميراثه التاريخي الديني في علاقاته مع إفريقيا عامة والسينغال خاصة، والتوظيف الإيديولوجي والسياسي للتصوف، وغيرها.
نص الحوار:
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العامل الديني
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*أنتم من الباحثين الأفارقة الذين أعادوا الاعتبار للعامل الديني في العلاقات المغربية الإفريقية. كيف جاءتكم فكرة الكتاب؟
**منذ مدة طويلة وأنا مهتم بالعلاقات الدولية، وهو تخصص يسيطر عليه الباحثون الأميركيون، رغم الجهود التي بذلها الفرنسي رايمون آرون الذي لم يفلح في التخلص من المقاربة الواقعية. وعلاوة على هذا، فإن جامعاتنا الإفريقية ورثت مقاربة مغرقة في المؤسساتية للعلاقات الدولية. وهذه المقاربة المؤسساتية للعلاقات الدولية تتنكر لمكانة الفرد ومكانة المجموعات الدينية، وأيضا للفعالية السياسية للرموز التي سنحت ببناء نسيج غير مادي.
وفي هذا السياق تفرض عدة طرق صوفية نفسها، مثل الطريقة التيجانية، منذ أمد بعيد، كفاعلين لا يمكن تجاوزهم في علاقات التعاون بين المغرب وإفريقيا جنوب الصحراء. فبروز الأفراد والفاعلين العاديين في مجال العلاقات الدولية أحدث تنافسا مع مؤسسة الدولة التي وجدت نفسها تعاني من مزاحمة شديدة في مجالاتها الدبلوماسية، قد تصل في بعض الأحيان إلى دبلوماسية موازية.
وباعتبار الدولة مؤسسة فقد اضطرت إلى تكييف استراتيجيتها أمام هذا المعطى الجديد. ومع أن الدولة قوية بامتياز السيادة، إلا أنها تحاول الاستفادة من فاعلين داخليين أكثر نشاطا وتأثيرا في مجال العلاقات والأنسجة الدولية، ليضمنوا لها صبغة دينية، ولكسب مشروعية اختياراتها وتوجهاتها السياسية.
*المنهج المعتمد لديكم يختلف عن المنهج السائد والمستعمل في تحليل العلاقات الدولية والدبلوماسية الدينية، هل من توضيح؟
**كتابي عن « الإسلام والدبلوماسية » يهدف إلى إعادة النظر في مختلف التصورات والنظريات السائدة في تخصص العلاقات الدولية. ومن خلال حالة العلاقات المغربية الإفريقية، اجتهدت لنقض فكرة سائدة في تلك التصورات والنظريات، مفادها أن العامل الديني، ليس له سوى مكانة هامشية في مسار المجتمعات والعالم.
وأردت التذكير بأنه لا يمكن إثارة العلاقات بين إفريقيا جنوب الصحراء والعالم العربي، دون الأخذ بعين الاعتبار أثر ووزن العامل الديني. فالاكتفاء بفحص هذه العلاقات عبر المنظمات والمؤسسات الدولية فقط، يمثل مجازفة علمية قد تبعد عن أنظارنا خصائص مهمة للواقع، وتشوه صورته الحقيقية.
وسواء تعلق الأمر بالمغرب، أو بدول إفريقيا جنوب الصحراء، فإن مختلف المجتمعات التي تهمنا بقيت بمنأى عن صعود الفردانية وتفكك المجموعات والتجمعات الدينية التقليدية، على خلاف ما وقع في المجتمعات الغربية والمجتمعات المتأثرة بها من أفول للتأثير الديني. ولذلك فإن اهتمامنا بالدين لا يمكن أن يكون محل شكوك ووساوس.
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تزاوج المالكية والتصوف
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*تميز المغرب رغم اختلاف الدول المتعاقبة عليه باستقرار في العلاقة مع إفريقيا الغربية وجنوب الصحراء. لماذا في نظركم؟
**من المعلوم أنه منذ دولة الموحدين، مرورا بدولة السعديين والمنصور الذهبي، قام المغرب بدور إفريقي كبير لا يجاريه فيه أي بلد من بلدان المغرب الكبير. فمنذ التجارة العابرة للصحراء في القرون الوسطى إلى الحج إلى فاس -التقليد الذي تمسك به كل مريدي الطريقة التيجانية ببلدان إفريقيا جنوب الصحراء- بقيت المملكة المغربية أرض التزود والإرواء الروحي، وظلت المملكة مؤمنة متمسكة برسالتها الدينية فيما وراء الفيافي والقفار الصحراوية الإفريقية.
وإضافة إلى مختلف التوغلات المرابطية، والمحاولات الموحدية، والمغامرات السعدية في سونغاي نهاية القرن السابع عشر، استطاع المغرب تصدير نموذج ديني يؤلف بين المذهب المالكي الفقهي والتجربة الصوفية، خاصة الطريقة التيجانية، ضمنت له صدى واسعا بالجنوب. وهذه الحكاية الطويلة الممتلئة بالصراعات والتوافقات، هي التي أثمرت علاقات ثقافية قوية وقدمت للمغرب خميرة جيدة، ومكنته على الخصوص من تعزيز جذوره في التربة الإفريقية.
*تصدرت التيجانية قائمة العلاقات الدبلوماسية المتميزة بين المغرب وإفريقيا، هل لهذه الطريقة خصوصية ما وراء هذه المكانة؟
**الطريقة التيجانية، رمز هذا التقارب، وعن طريق الرابط الروحي لمجموعتين سياسيتين اشتركتا في الميراث الديني والتاريخ الطويل، ستستمر في تبوء هذه المكانة العالية في العلاقات الثنائية بين المغرب والسنغال. أما مكانتها في السنغال ووضعها كوسيط ضروري في العلاقات مع المغرب فأمر مكتسب ودائم. وأما دورها في المغرب فقد أخذ طابعه الرسمي والشكلي عندما جرى تعيين خليفة رسمي للتيجانيين السنغاليين في الزاوية الأم بفاس، حيث يوجد ضريح سيدي أحمد التيجاني، وأيضا في الرباط ومراكش. بالإضافة إلى تنظيم الملتقى السنوي الدولي لجميع ممثلي فروع التيجانية في القارات الخمس بمدينة فاس المغربية.
*عندما ننظر إلى واقع التيجانية بالمغرب وواقعها في إفريقيا نجد فرقاً بيّناً، فالطريقة المسيطرة اليوم بالمغرب هي البودشيشية، كيف تفسرون ذلك؟
**أظن أن التراجع الصوفي الذي تتحدث عنه لا يقتصر على المغرب، فهو وضع عام في جميع دول المغرب الكبير والعالم العربي.
التراجع في الأداء الصوفي والطوائف الصوفية ظاهرة بدأت منذ العشرينيات، خاصة مع الحركات الوطنية التي رأت في الزوايا والطوائف مظهرا من مظاهر التخلف الاجتماعي والسياسي. ولا ننسى أن إعادة الاعتبار للتصوف واختياره بديلا لم يحدث إلا بعد الخسائر التي سببها التطرف الإسلامي.
التيجانية جنوب الصحراء الإفريقية كان لها حظ لم تنله في دول المغرب العربي، ففي إفريقيا السوداء
استطاعت التغلغل في المجتمع، وفي دائرة القرار السياسي، بينما في دول المغرب حال بينها وبين ذلك النظرة الفلكلورية والحرب المعلنة ضدها من قبل النخب الوطنية.
أما البودشيشية فإن عودتها القوية بالمغرب جاءت بمثابة نفس جديد بعد سلفية فقيرة من الناحية الروحية،
والمخاوف التي أثارتها الجبهة الإسلامية للإنقاذ بالجزائر. وفضلاً عن هذا، فإن البودشيشية استطاعت إغراء الأوساط النافذة والغنية بالمغرب، في حين أن الطوائف التقليدية كانت تعاني بعضا من الجمود، وهذا الحراك العام لم يستثن التيجانية.
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مواجهة الإسلام الحركي
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*نلاحظ انبعاثا للتصوف في العالم كله، البعض يفسر هذا الانبعاث برغبة أميركية لقطع الطريق على الحركات الإسلامية السياسية، فهل توافقون على هذا الرأي؟
**لقد أشرت من قبل إلى أن التصوف يعتبر بديلا مريحا بالنظر إلى صعود السلفية الفقيرة روحيا، فضلا عن طبعها العنيف ومزاجها المتشدد في الدعوة. وهذا النموذج الصوفي يمتلك إغراء في المرحلة الحالية وداخل مجتمعات لا ترفض الإسلام على أنه مجموعة قيم، ولكنها تتخوف من انحرافات مرتبطة بالإسلام السياسي. غير أن التصوف ليس مرادفا لتدين مناهض للسياسة في كل مكان، إذ في بعض البلدان مثل السنغال، توجد طرق صوفية في قلب النظام السياسي، ولها تأثير يفوق الحركات السلفية المناهضة للتصوف. ولا أرى في هذا أي تدخل أميركي، ولا أتفق كل الاتفاق مع هذه الرؤية، لأن الظاهرة أكثر تعقيدا من ذلك.
*هناك رأي للباحث الجزائري الأصل زيدان ميريبوط في كتابه الأخير « الإسلامية والصوفية والإنجيلية الحرب أم السلام » يذهب فيه إلى أن التصوف هو الحل الأنجع لمواجهة الحركات الإسلامية المتشددة، فهل توافقونه الرأي. ألا توجد نقاط مشتركة بين الصوفية والإسلاميين أو بعضهم؟
**في بعض الأوقات أشعر بالصدمة، خاصة عند الاستغلال الإيديولوجي للتصوف، فالانتماء لطريقة من الطرق شيء ذو بال وذو معنى كبير عند الأتباع. وأظن أن هذا التيار الروحي يستحق أن يحتفى به لما يقدمه للمريدين من إشباع عاطفي وباطني.
ولا ينبغي للأنظمة العربية التي حاربت التصوف زمناً طويلاً أن تحتمي به لمجرد صناعة بديل للتطرف. فمن الأسباب الرئيسية لهذا التطرف انغلاق في المسلك الديمقراطي، وحد من الحريات السياسية، وغياب لحرية الرأي، واستحواذ على الثروات من قبل الأقليات، وتصاعد للفقر، وبصفة أخص تحكم سياسي في الخطاب الثقافي والفكري. وجميع هذه العناصر تفقد الأمل لدى الشباب، كما تفقدهم الثقة في المستقبل، وتجعلهم فريسة سهلة لتجار الوهم. وإلى جانب اختيار التصوف بديلا، لا بد من تحقيق العدل الاجتماعي وحرية التعبير خارج المساجد، ومزيد من احترام حقوق الإنسان.
*في آخر الكتاب أشرتم إلى انخراط باقي الزوايا والطرق السنغالية في العلاقة المتميزة مع المغرب، ولكنكم لم تفصلوا في هذا الأمر كثيرا، فلماذا؟
**أجل، أشرت إلى مشاركة شيوخ الطريقة المريدية في زيارة الملك محمد السادس للسنغال، لكن هذا الأمر كان بهدف المحافظة على التوازنات السياسية والدينية بالسنغال. والسلطان المغربي ليس له الاعتبار ذاته الذي يكنه له أتباع الطريقة التيجانية عند الطرق الأخرى. وكما فصلت في الأمر، فإن هناك ميراثا جماعيا يسكن الذاكرة، ويجعل سلطان المغرب ووالده منتميين للطريقة التيجانية، ولا يزال أتباع الطريقة بالسنغال يعتقدون أن الملك المغربي وسيدي أحمد التيجاني هما من سلالة واحدة. وهذا الوضع المستقر حتى الآن له أثر قوي في المحافظة على العلاقة الروحية والعلاقات الثنائية.
*هناك سؤال يلح على القارئ طيلة الكتاب، وهو ألا تتضايق الدول الإفريقية من هذه العلاقة مع المغرب، ألا تعتبر ذلك تدخلا في شؤونها؟ خاصة أن الطرق تصف ملك المغرب بكونه « أميراً للمؤمنين »؟
**ليكن في علمكم أن لقب « أمير المؤمنين » لا يفهم في إفريقيا جنوب الصحراء كما يفهم في العالم العربي. في إفريقيا السوداء ورث هذا اللقب عبر التاريخ العريق بين المغرب وإفريقيا، وتبوأ مكانته في ذاكرة الأتباع الصوفيين بالسنغال، وليس له أي معنى سياسي ضيق.
ويرمز فقط إلى التقدير الديني الكبير، ويعزز مكانة المغرب قبلة للتزود الروحي ونموذجا دينيا للاقتداء. فقد صار من الثوابت في الدبلوماسية الإفريقية أن ترتكز المملكة الشريفة في المجال السياسي دوما على حلفائها الاستراتيجيين، وتستفيد من سمعتها في المجال الديني، وأيضا من المصادر الرمزية التي اكتسبتها من فعلها التاريخي جنوب الصحراء. وعلى ما يبدو فإن الأمر ناجح ومفيد للمغرب، وهو نسيج أقوى من العمل الدبلوماسي.
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Révolutions en Afrique Subsaharienne : Qui verra venir ?

9 mars 2011

Par Danièle HUBERT
Il est aujourd’hui reproché aux dirigeants occidentaux de « n’avoir rien vu venir » à propos des révolutions en cours en Afrique du Nord. Facile à dire après coup : qui pouvait prévoir que le suicide d’un jeune marchand de quatre saisons allait enflammer le monde arabe ?
Mais il serait impardonnable qu’il en soit de même quant aux évolutions parfaitement prévisibles du reste de l’Afrique.
Chacun sait que le continent africain, réservoir de matières premières considérable, joue un rôle de plus en plus déterminant dans l’économie de la planète et les équilibres géostratégiques. Les entreprises multinationales y réalisent des bénéfices qu’elles veulent bien sûr préserver, mais le sous-sol africain suscite aussi la convoitise des pays émergents qui veulent assurer les approvisionnements indispensables à leur développement.
Parallèlement, la lutte contre le terrorisme et la nécessité de sécuriser les approvisionnements énergétiques amènent les grandes puissances à être particulièrement attentives à ce qui se passe en Afrique.
Malgré le trésor que constituent les ressources de son sol, l’Afrique peine à se développer. Ceci tient au fait que l’émergence de dirigeants pouvant permettre la mise en place d’un nouveau partenariat gagnant/gagnant avec les grandes puissances et les entreprises multinationales se trouve entravée par un management politique d’un autre âge, plus ou moins pérennisé par des acteurs internationaux qui manquent de vision : la communauté internationale et le monde entrepreneurial doivent cesser de soutenir de quelque manière que ce soit des régimes prévaricateurs, au Gabon ou ailleurs. Ils doivent refonder la préservation légitime de leurs intérêts sur le développement, l’enrichissement des populations et l’ouverture de nouveaux marchés potentiellement considérables. Tout le monde à tout à y gagner.
Incapables de considérer l’intérêt commun, les dirigeants de ces pays se montrent le plus souvent déconnectés des préoccupations de leurs peuples et détournent au profit de leur clan les richesses nationales, au lieu de gérer la part du commerce mondial qui leur revient dans l’intérêt de tous. Ces abus se traduisent par une misère inacceptable et des inégalités explosives (le Gabon enregistre le premier PIB d’Afrique avec 14 500 $ par habitant et par an, alors que 60% de la population y vit dans des bidonvilles au-dessous du seuil de pauvreté).
Les peuples protestent, font grève, manifestent, se mobilisent au travers d’associations… tandis que les pouvoirs issus de la prétendue démocratisation des années 1990, tendent à se crisper. Coups d’état, falsification des élections, manipulations constitutionnelles… maintiennent au pouvoir quasi systématiquement des régimes rejetés par des peuples résignés, et contraints au silence par la peur.
Dans la plupart des pays d’Afrique, près de la moitié de la population à moins de 15 ans. Souvent précarisées et sans perspectives, les nouvelles générations cherchent leur place. Dans les campagnes en crise, les ghettos urbains ou sur les campus paupérisés, elles inventent des références culturelles, alimentant de nouvelles formes de contestation. Dans cet univers mouvant où les réseaux sociaux prennent une importance majeure, la tentation de la violence s’installe comme une donnée sociale, un défi pour des populations en quête légitime d’un avenir meilleur, qu’elles savent à portée de main.
L’Afrique est riche. Une distribution plus juste de ses ressources en ferait pour demain l’un des marchés présentant les plus forts potentiels de développement, dans l’intérêt même des économies occidentales.
Les responsables de la diplomatie française comprendront-ils enfin que l’évolution démocratique de toute l’Afrique sub-saharienne est inévitable ? La France saura-t-elle se positionner favorablement pour accompagner un développement porté par une énergie populaire qui ne demande qu’à s’exprimer ? Qui en France saura impulser un nouveau partenariat avec les dirigeants de demain ?