Archive pour juin 2009

Tariq Ramadan et la persécution des homosexuels au Sénégal

Mercredi 24 juin 2009

tariqramadan.jpg Tariq Ramadan et la persécution des homosexuels au Sénégal

(Source APS) 

L’universitaire suisse d’origine égyptienne, Tariq Ramadan, a fustigé mardi à Dakar le comportement de certains musulmans qui persécutent les homosexuels, et leur a demandé de laisser leur jugement à Dieu. ‘’La question de l’homosexualité, on est contre mais quand quelque chose s’est passée avec quelqu’un et dont vous savez qu’il a fait des péchés dans un sens ou un autre, c’est entre lui et Dieu’’, a-t-il notamment dit interpellé par un intervenant sur la position de l’Islam sur homosexuel déterré après son enterrement.

Tariq Ramadan animait une conférence sur : ‘’L’islam et le pluralisme à l’ère de la globalisation’’. La manifestation était organisée par la structure des cadres de la Jama’atou Ibadou Rahmane (JIR). Elle a été présidée par Amadou Mahtar Mbow, ancien directeur général de l’UNESCO.

Les musulmans doivent dire ‘’aux jeunes et moins jeunes qui s’adonnent à l’homosexualité de faire attention et de craindre Dieu’’, a expliqué Tariq Ramadan ‘’Laissez les gens, c’est entre eux et Dieu. Ce n’est pas à vous de continuer de les persécuter. Il y en a qui vont jusqu’à insulter les familles de ces gens. Depuis quand une famille est responsable de ce qu’a fait quelqu’un ? Nous sommes tous responsable’’, a souligné le professeur d’islamologie à l’université d’Oxford (Angleterre). ‘’L’acte (l’homosexualité), on est contre mais la personne seul Dieu sait. On ne doit pas se faire le juge d’aucun cœur. Quelqu’un qu’on va enterrer quel que soit ce qu’il a fait la dignité de sa personne suppose qu’on l’enterre. Et on dit seul Dieu sait’’, a-t-il expliqué.

Le professeur Ramadan a par ailleurs indiqué que ‘’ Dieu seul qui sait ce qui est dans les cœurs’’. ‘’Quand quelqu’un a fait du mal et quelqu’un n’a pas agi comme il devait, on va jusqu’au bout et on se remet à Dieu. On laisse les gens, il en va de la dignité’’, a ajouté Tariq Ramadan.

BURQA « ENTRE HABITS RELIGIEUX ET COUTUMES ANCESTRALES » – Les précisions de M-Cherif FERJANI

Samedi 20 juin 2009

 BURQA « ENTRE HABITS RELIGIEUX ET COUTUMES ANCESTRALES » – Les précisions de M-Cherif FERJANI

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Cher(e)s lecteurs et lectrices

Je tiens à préciser que ce que j’ai dit dans l’interview publiée par Libération était des réponses à des questions posées au téléphone. Je remercie le journaliste qui a respecté ce que j’ai dit en m’expliquant que les contraintes éditoriales ne permettent pas de reproduire tout ce que j’ai dit ni aborder tous les aspects de la question.

Ces contraintes peuvent être à l’origine de malentendus chez le lecteur qui n’en est pas averti ou qui ne veut pas en tenir compte. J’espère que les précisions que je donne ici permettront de lever ces malentendus, s’il ne s’agit évidemment que de malentendus !
Pour revenir à cette question, il est important de distinguer plusieurs niveaux :

- Les différences entres burqa, niqâb, hijâb, khimâr, etc. : Même s’il s’agit dans un cas comme dans les autres de pratiques vestimmentaires inséparables du statut de la femme dans les sociétés patriarcales, et, par là, de symboles de l’oppression, de l’exclusion et des discriminations dont elles sont victimes dans ces sociétés, on ne peut pas dire qu’ils sont équivalents : entre avoir un fichu sur la tête et porter un habit qui couvre tout le corps et ne laisse rien voir ou, au maximum, que les yeux.

- Il est également important de rappeler que ces pratique existaient avant l’islam, le christianisme et le judaïsme qui les ont plus ou moins tolérés, adoptés ou prônés : Dans les cités de l’antique démocratie grecque, les femmes libres, mais non les esclaves, ne pouvaient paraître en public que derrière un voile métallique.

- Dans chacun des cas, il faut savoir quelle est la part de religion et quelle est la part de coutumes ancestrales des sociétés concernées. Même lorsqu’il y a des prescription religieuses à ce sujet, il faut savoir quel est le statut de ces prescriptions : s’agit-il d’obligations intangibles comme le prônent les interprétations intégristes, ou de recommandations qui ne valent que par rapport aux circonstances dans lesquelles ces prescriptions ont vu le jour comme le revendiquent d’autres lectures ? Concernant les pratiques renvediquées ou prônées au nom de l’islam, la plupart des musulmans et des théologiens sont plutôt favorables à la relativisation des énoncés coraniques relatifs aux Khumur (pluriel de Khimâr), aux jalabîb (pluriel de jilbâb) et au hijâb. Il est important de préciser que le Coran ne parle nulle part de niqâb ou de burqu’.

- Le deuxième niveau concerne les raisons pour lesquelles les femmes portent de ce type de vêtement : dans quel mesure il est le fait d’un choix libre ou d’une pratique imposée par le conjoint, les parents, les frères, voire les enfants, les responsables religieux et/ou politiques ? Tant que les femmes concernées ne portent pas plainte contre les personnes qui sont à l’origine de la contrainte supposée ou réelle, et tant qu’on n’a pas des preuves attestant ces contraintes, il est difficile, dans un Etat de droit -où toute personne est innocente jusqu’à preuve du contraire-,  de donner une réponse tranchée sur ce genre de questions. Ceci étant, il ne faut pas être naïf : même s’il n’y a pas de contrainte directe, on ne peut négliger la part de pressions morales  du conjoint, de la famille, du milieux soci-culturel, des associations, des responsables religieux, voire de femmes converties à ces pratiques et qui croient bien faire en insistant auprès de leurs proches pour qu’elles fassent comme elles.

Le problème, pour une société démocratique est que, même lorsqu’il y a certitude quant à ces pressions, il est difficile de ligéférer sur ce type de violence : Il n’y que dans les régimes totalitaires qu’on vu légiférer sur les violences symboliques dont relève ce type de pressions. On peut déplorer que les femmes se laissent manipuler et se faire imposer les symboles de leur oppression, mais on ne peut pas les exclure, leur interdire ou leur imposer une queconque ligne de conduite en la matière ; si on le fait, comment peut on dénoncer ceux qui imposent ces symoboles aux femmes en Afganistan, en Arabie ou ailleurs ? Outre cette question de principe, il est difficile de faire des généralisations en la matière : Même si le port de telle ou telle forme de voile est souvent consécutif à des pressions diverses, on ne peut nier le fait qu’il y a des filles et des femmes qui le revendiquent contre la volonté de leurs proches (conjoint, parents ou amis soucieux de leurs intérêts).

Certaines donnent à ces pratiques une signification religieuse, d’autres le font par affirmation identitaire et arborent leur voile comme un drapeau. Il ne faut pas non plus négliger la part de « ruse » pour acquérir un pouvoir et jouer des rôles que seul le port du voile le leur permet que ce soit au sein de la famille ou dans les associations et les institutions communautaires. Il ne faut donc pas se voiler la face : certaines jeunes filles, notamment celles qui ne sont pas recluses et qui sont engagées dans des mouvements politiques ou culturels, assument ces pratiques comme un symbole de leur engagement dans une société où elles se sentent, à tort ou à raison, stigmatisées et rejetées à cause de ce qu’elles sont ou croient être.

Ne pas tenir compte de ces différences, et confondre tout, ne peut que favoriser les crispations, les peurs et les malentendus.
J’espère que ces précisions contribueront à clarifier mon point de vue lever les malentendus.

M.C. Ferjani

Burqa : «Une manière d’adopter le stigmate par lequel on est discriminé»

Vendredi 19 juin 2009

ferjani.jpgferjani.jpgBurqa : «Une manière d’adopter le stigmate par lequel on est discriminé»

Source Libération.fr Nous publions ici l’Interview donnée par Le Professeur Mohamed-Chérif FERJANI dans le cadre du débat sur une éventuelle interdiction de la Burqa en France Chercheur à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Mohamed-Cherif Ferjani est professeur de civilisation arabo-musulmane à Lyon-II. Après la demande, par le député maire communiste de Vénissieux, André Gerin, d’une commission d’enquête parlementaire sur le port de la burqa, il revient pour Libération sur les pratiques vestimentaires revendiquées au nom de l’islam (1)… 

Burqa, niqab, khimar, hijab : quelles origines pour ces différents vêtements et quels sens religieux ? La burqa est un habit qui couvre la tête et le corps de la femme avec une grille au niveau des yeux permettant de voir sans être vue. La plupart des sociétés musulmanes ignoraient cet habit jusqu’à sa popularisation, via la médiatisation de la situation au Pakistan ou en Afghanistan. Il n’a aucun sens religieux. Le niqab est un voile couvrant le visage à l’exclusion des yeux; c’est aussi une façon traditionnelle de s’habiller dans les milieux citadins conservateurs de certains pays, dont l’Algérie. Comme toutes les pratiques vestimentaires dites islamiques, pour les femmes comme pour les hommes, il s’agit d’abord de coutumes, tribales ou citadines, qui n’avaient rien de religieuses. En revanche, le khimar, qui est une voilure que l’on rabat sur l’échancrure des vêtements, est mentionné dans le Coran. Les compagnons de Mahomet se plaignant que leurs femmes puissent être confondues avec des prostituées, le Prophète avait suggéré qu’elles «rabattent la voilure sur l’échancrure de leurs habits» . Enfin, le hijab est dans le Coran un rideau : «Vous ne vous adresserez à elles [les épouses du Prophète, ndlr] qu’au travers d’un hijab.» Cela s’est ensuite traduit par l’interdiction pour une femme de se montrer en public, et aujourd’hui par un vêtement qui couvre le corps, les pieds, les mains, pas le visage. Observe-t-on un réel développement du port de la burqa et du niqab en France ? Il y a sans conteste un développement de ces coutumes. Cela se développe chez des musulmanes ignorantes, qui croient que c’est une obligation religieuse, mais aussi chez des jeunes scolarisées à l’université, et qui revendiquent l’identité musulmane de cette façon. Elles sont dans un contexte où elles ont l’impression, à tort ou à raison, que l’islam est rejeté, diabolisé. C’est une manière d’adopter le stigmate par lequel on est discriminé. Une affirmation identitaire plus qu’une application erronée de la religion. Après la loi sur le voile, on a observé à l’université un développement de ces pratiques l’année suivante. Mais il y a un léger recul cette année. 

Des vêtements choisis ou subis ? Tant que nous n’aurons pas fait d’étude sociologique, c’est très difficile. Quand ce sont des jeunes femmes scolarisées, qui jouent un rôle social, il me semble que le port est revendiqué. Ce n’est pas une imposition, du moins pas directement. Il y a aussi des stratégies, des jeunes filles qui sont plus respectées dans leur quartier parce qu’elles sont couvertes. Par ailleurs, je n’exclus pas que le port d’un voile peut aussi être imposé par un frère, un mari ou un père. Et même par les femmes elles-mêmes : quand une femme se convertit à un islam plus radical, il est fréquent qu’elle fasse pression sur sa mère et ses soeurs. Mais c’est une question très complexe. Il faut éviter une approche manichéenne qui négligerait la part de celles qui revendiquent ces pratiques, comme on brandit un drapeau. Recueilli par Olivier BERTRAND  (1) Voir sa contribution à ce sujet dans Les voiles dévoilés, pudeur, foi, élégance …, Editions lyonnaises d’art et d’histoire (2009) 

La nouvelle diplomatie « musulmane » de l’Amérique

Samedi 13 juin 2009

 La nouvelle diplomatie « musulmane » de l’Amérique

Nous reproduisons ici, pour les visiteurs du Blog, l’article que nous avons publié dans Le Quotidien d’Oran, le 11 juin 2009 analysant, à travers le discours de Barack Obama au Caire, la nouvelle diplomatie américaine…

Historique ! C’est le qualificatif qui semble le plus approprié pour décrire le Discours que Barack Obama a prononcé dans l’enceinte de l’Université du Caire le 4 juin 2009. Il l’est sur plusieurs plans. D’abord, l’initiative de parler au monde musulman dans le cadre d’un discours spécifiquement conçu est une première et même une surprise au regard des années de malentendu- et c’est un euphémisme- entre les USA et ce monde musulman. Historique, ce discours l’est aussi par sa portée, du moins escomptée, son contenu et le ton qu’il a emprunté. 

Certains se sont précipités de dire qu’il ne s’agissait que d’un discours de plus. On peut légitimement être tenté de le penser. Mais, il faut oser leur rétorquer, aussi, que cet acte courageux inaugure une rupture dans les pratiques diplomatiques américaines et au-delà. 

La rupture est nette sur, au moins, trois plans : le discours du Caire que d’aucuns voient comme un simple jeu de rhétorique introduit,  un triple changement : un changement de style, de ton et de lexique ; ce qui n’est pas rien pour une rhétorique. 

Ce discours apporte un changement de style. Pour la première fois, un Président américain affirme, sans équivoque, son intention de vouloir dialoguer avec les Musulmans dans le monde, plusieurs fois blessés par les agissements d’une puissance avouant que son pays se doit de s’expliquer, de convaincre de sa bonne foi, en faisant le pas d’aller au Caire, cœur battant du monde arabe après une tournée en Arabie Saoudite englobant les deux lieux saints de l’islam bien qu’allié inconditionnel des USA dans la région. 

Mais c’est surtout un changement de ton : la voix que l’on a entendue au Caire n’est plus celle de l’Amérique jugée d’habitude arrogante et donneuse de leçons. C’est une nouvelle Amérique qui s’est exprimée par la voix d’Obama. Une Amérique qui s’est mise, le temps d’un discours, au même niveau que ses interlocuteurs en leur montrant tous les signes d’un respect qu’ils ont longtemps attendu ou espéré. Mais le plus appréciable de ce discours était de qu’avec les Musulmans, l’Amérique allait être franche, reconnaissant en face d’elle des partenaires avec lesquels toutes les vérités seront désormais bonnes à dire.  Barack Obama a, en plus, eu le courage d’aborder la question taboue de la démocratie et des Droits de l’Homme dans un Moyen-Orient plein de dictatures et de monarchies. N’est-ce pas une véritable « révolution » de clamer haut et fort, dans l’enceinte de l’Université du Caire, qu’aucun système de gouvernement ne devrait plus être imposé à une nation par tout autre en insistant sur le fait que les peuples devraient avoir leur mot à dire dans la façon dont ils sont gouvernés ; confiance dans la loi et égalité devant la justice ; un gouvernement transparent ne volant pas le peuple ; et la liberté de vivre comme ils le désirent. 

Même si on est toujours sur un registre diplomatique, on peu reconnaître qu’il y a plus nuancé comme discours de salon ! 

Il est vrai que certaines critiques ont insisté sur le fait qu’il ne s’agissait là que de déclarations de principe. Mais dans cette partie du discours, jugée- je crois à tort- superficielle, il énonce avec vigueur quelque chose de très significatif en direction des régimes de la région qui comptent, généralement, sur l’appui américain pour s’assurer de leur stabilité. Le président américain a pu rappeler sans euphémisme que les gouvernements qui protègent ces droits énumérés dans son discours sont finalement plus stables, réussis et sûrs.  C’est cela la véritable nouveauté au niveau du ton. 

On dirait que le message d’Obama a cherché à respecter les deux registres de parole. Il s’est adressé aussi bien aux dirigeants qu’aux populations en ayant cette parfaite compréhension des nouveaux enjeux des relations internationales à savoir la fin du monopole des Etats et des institutions sur les affaires du monde et l’irruption des acteurs « ordinaires », des citoyens aidés en cela par le phénomène  de la transnationalité qui vient tacler celui – sacro-saint- de la souveraineté. Voilà une claire conscience que le discours diplomatique se doit désormais, de prendre en compte ce fait nouveau s’il se veut efficace et porteur, nous rappelant le fait important que pointait James Roseneau en parlant de linkage pour décrire l’enchevêtrement et l’hybridation progressive des questions de politique intérieure et extérieure. 

Mais la nouveauté qui est le maître-mot de ce discours n’a pas épargné le côté lexical. Barack Obama venait d’enrichir d’une nouveauté dans le vocabulaire diplomatique américain, dans la conception des rapports avec l’islam. A aucun moment, au Caire, il ne parlera pas du monde musulman en tant que bloc cohérent et monolithique. Il emploie au contraire de nouveaux termes « pays à majorité musulmane » ou encore « les musulmans du monde ». En fait, il rompt, avec raison, d’avec la rhétorique des blocs étanches et opposés qui ne pouvaient que s’affronter d’après les théories tristement célèbres de Samuel Huntington prisées aussi bien par les néo-conservateurs aux Etats Unis que les extrémistes fortement minoritaires parmi les Musulmans. Nous savons tous que cela répondait, des deux côtés, au besoin de la construction imaginaire et fantasmatique d’un ennemi idéal pour se livrer à une guerre des civilisations. Là où Barack Obama –ou du moins ses ingénieux ses conseillers- innove, c’est dans l’adoption d’un nouveau lexique répondant mieux aux logiques de la nouvelle diplomatie du « nouveau départ » qu’il veut initier. 

Il ne considère pas l’islam ou les musulmans comme un bloc homogène en guerre éternelle contre un Occident, ennemi réel, supposé ou fantasmatique. Obama reconnaît, désormais, que le monde musulman n’est pas en dehors des évolutions qui touchent toute la « société internationale ». Il lui reconnaît son dynamisme et le sort du carcan de passivité et de statisme dans lequel veulent, toujours, l’enfermer certains essentialistes. C’est pour cela, qu’il a fait le choix de ne plus s’adresser, exclusivement, aux Etats et gouvernement mais insiste sur le fait que désormais, les États-Unis poursuivraient de nouvelles associations avec les gouvernements, mais aussi les citoyens, la société civile dans toutes ses composantes, les chefs religieux, d’organismes communautaires, les entreprises et les organismes internationaux dans les secteurs de l’éducation etc. 

Il serait réducteur de prendre cela pour la négation de l’existence d’un bloc musulman cohérent et uni. Cette problématique a toujours été posée avec beaucoup de controverses. C’est cette notion d’oumma, qui serait une communauté soudée par les liens de la foi et du dogme islamique. Un tel sentiment d’appartenance était déjà qualifié, dans les années 80, par Maxime Rodinson de « patriotisme de communauté ». C’est de cette manière que la notion d’oumma avait été vue par les idéologues musulmans à travers l’histoire. En fait, depuis les tentatives impériales des premiers siècles de l’islam (omeyyades et abbassides) jusqu’aux derniers bricolages entrepris par l’idéologie des Frères musulmans et des réformistes ultérieurs, en passant par la longue parenthèse non arabe -celle des Ottomans- cette conception de la oumma est restée à l’état de projet ou de simple idéal. 

Néanmoins, les acteurs politiques de toujours ont compris l’efficacité politique de la manipulation de ces symboles religieux producteurs d’affects et ont simplement joué cette carte. D’ailleurs, nous avons toujours, prudemment, soutenu l’idée d’un espace géoculturel de l’Islam caractérisé par une diversité étonnante et valorisante dans lequel les dogmes et les conceptions sont constamment réinterprétés et moulés selon les contextes et les enjeux. Même Samuel Huntington, l’auteur du Clash of Civilisations, avait reconnu, avant sa mort, en fin 2008 le caractère fantasmatique et imaginaire d’un bloc musulman qu’il avait présenté pourtant, comme redoutable et menaçant en se contentant tout simplement de rappeler que finalement la Oumma islamique n’était qu’une simple « conscience sans cohésion ». Bref, pour revenir sur le discours dObama, nous voyons, là aussi, que la page de la théorie de l’affrontement inéluctable sur laquelle les néo-conservateurs ont longtemps surfé et dont l’ère Bush a constitué le moment fort était désormais tournée du moins dans les déclarations qui nous sont parvenues des bords du Nil. 

Il ne faudrait pas pour autant perdre de vue le fossé qui sépare une certaine opinion musulmane de l’Amérique qui reste quand même très impliquée, par ses prises de position pas toujours défendables, dans des questions sensibles comme la Palestine.  Le discours d’Obama n’a, d’ailleurs pas, esquivé ces questions. Là où certains peuvent voir une suite de déclarations d’intention et de principe, il faudrait aussi prendre en compte le fait qu’il fait part de son intention de faire de sorte qu’Israëliens et les Palestiniens vivent dans la paix et la sécurité. Mieux, il a tenu de rappeler que, désormais, les Etats-Unis aligneront leur politique avec ceux qui poursuivent la paix, y compris les Israéliens et les Palestiniens qui méritent de résider en paix et en sécurité dans deux états. Même simplement de principe, cette déclaration inaugure une nouvelle ère, ne serait-ce que diplomatique. Voici que l’allié inconditionnel et foncièrement partisan d’hier se dit désormais prêt à privilégier le critère de la recherche de la paix pour choisir ses vrais partenaires. Le seul bémol –et cela a été unanimement relaté dans la presse arabe- est qu’il demande un arrêt unilatéral de la violence qui est, dans cette crise, le fait des parties. 

On n’avait, jusqu’ici, jamais entendu un discours américain plus rassurant allant jusqu’à faire de la solution des deux Etats, un engagement et un principe presqu’indiscutable. Il est sûr qu’en termes d’image, l’Amérique a encore à faire ; elle a laissé trop longtemps s’installer une conflictualité aux raisons multiples et profondes. Mais le fait de reconnaître les erreurs du passé et d’appeler à un avenir plus consensuel basé aussi bien sur le respect mutuel que sur l’autocritique des deux côtés est porteur d’espoir. 

Il est, quelque part, amusant de noter que ce discours destiné au monde musulman s’est vite mué dans la terminologie médiatique à laquelle nous n’échappons pas en un discours « du Caire ». Mais c’est, en soit même, porteur de sens 

En diplomatie, il n’y a pas de choix neutre ou anodin. Si on réinvestit les catégories de la rhétorique arabe, opérantes depuis Jâhiz au moins, aussi bien le maqâm (le contexte ou la situation discursive) que le maqâl (le dire, dans son contenu et son essence) ont été soigneusement pensés dans la présentation de ce discours aux grands enjeux. Pour rejoindre un point que auquel nous tenons beaucoup dans cette tentative d’analyse, – le changement de ton-on ne peut ne pas remarquer le choix d’aller à la rencontre de ses partenaires et de leur parler chez eux avec le respect dû et le ton le plus courtois mais aussi le plus franc. Prononcé dans le bureau ovale ou quelque part dans la Maison Blanche, ce discours ne serait pas écouté et apprécié de la même manière. 

Le choix du Caire répond, donc, à une véritable logique et à une stratégie mûrie par des conseillers très avertis des réalités musulmanes. 

Le Caire est le cœur battant du monde arabe culturellement et politiquement, l’épicentre stratégique où se prend la température de l’opinion, par ailleurs, siège de la Ligue arabe. C’est aussi le grand laboratoire du Sunnisme auquel appartient 90% des Musulmans, avec Al-Azhar qui en produit les fatwas et forme les clercs à travers le monde. Bien que 80 % des Mususlmans ne soient pas arabes, ils restent, toutefois, sensibles à leurs causes au regard du maquillage religieux qu’on leur donne de bonne guerre diplomatiquement parlant. Mais il ne faut pas oublier non plus que l’Egypte et la Jordanie d’Abdallah II (qui vient d’exempter les Israéliens de visa pour le Royaume) font partie des pays les plus consensuels de la région, ayant conclu des accords de paix et de coopération avec l’autre allié important : Israël. 

La Syrie, par exemple, ne pouvait pas être le cadre d’un tel discours au risque de frustrer aussi bien les Israéliens que les Libanais qui l’accusent de menacer la souveraineté avec l’Iran chiite qui financerait le Hezbollah. 

Une dernière raison de ce choix stratégique pourrait être la manière dont l’Egypte catalyse, depuis toujours, les deux revendications identitaires qui structurent la géopolitique de cette région : l’arabisme ou le nationalisme arabe, depuis la période nassérienne et l’islamisme avec l’influence toujours grandissante de l’idéologie des Frères Musulmans dont même le Hamas serait aussi l’émanation. 

Il faut dire, enfin, que même la temporalité est prise en compte : on venait de sortir des évènements de Gaza et on s’achemine, au regard des derniers développements, vers des moments difficiles avec la question du nucléaire iranien. Bref, en un lieu et en un temps, la diplomatie américaine a pu envoyer un seul message à tout un ensemble même s’il est constitué de plusieurs sous-ensembles. 

Il est vrai que les inquiétudes montantes au sujet de l’Afghanistan, de l’Irak mais aussi du nucléaire iranien, font que nombre de Musulmans restent sur l’opinion figée selon laquelle, l’Amérique aurait toujours un problème structurel et idéologique avec l’Islam. 

Néanmoins, dans le cadre précis de ce dernier discours, Obama semble dire que ce n’est pas avec l’Islam que l’Amérique a un problème, mais avec sa lecture violente par une infime minorité. Cet aspect est très net dans ses propos et il semble aussi faire comprendre aux Musulmans que ce problème de l’extrémisme et de la violence leur est commun et qu’ils devaient y faire face ensemble. Mais, on ne pourrait vraiment pas croire à un problème structurel qu’aurait l’Amérique avec l’Islam rien que par les signaux qu’il a voulu envoyer à ceux qu’il a appelés ses « compatriotes » musulmans dont il a voulu délivrer le « Salam aleykoum » dans son adresse. Ce discours, n’a pas oublié les minorités musulmanes d’Europe en même temps qu’il a voulu, aussi, insister sur le fait que l’Amérique elle-même compte un nombre important de Musulmans dans sa population et qui jouissent de tous leurs droits et libertés. Pour l’anecdote, j’ai été, et je crois que je le suis encore, profondément marqué par cette prière hebdomadaire du vendredi auquel j’ai pris, récemment, part, à Washington, dans une grande salle du Capitole, après une rencontre mémorable avec le premier Congressman noir et Musulman, Keith Ellison qui avait prêté serment sur un Coran de la Librairie du Congrès qui appartenait à Jefferson. Précisons que ce Représentant de l’Etat du Minnesota n’a pas été élu dans un Etat où pèse un électorat spécifiquement musulman ! Au contraire ! 

On peut, donc, dire, sans grands risques, que les Américains, dans leur majorité, se sont inscrits dans cette rupture en élisant Obama pour, en plus du fait qu’il était l’homme de la situation par ses compétences, mieux exprimer le rejet du Bushisme, dans son arrogance, et de son prolongement que représentait un John McCain. Ils ont envoyé un message très fort et qui commence à faire timidement tâche d’huile ne serait-ce que dans les mentalités, surtout en Europe. C’est cet ensemble de faits, auxquels, Obama a d’ailleurs intentionnellement fait allusion dans le discours du Caire qui peuvent conforter dans la foi en un « nouveau départ » possible… 

S’agit-il d’un optimisme excessif dans les relations entre une super-puissance et plus d’un milliards d’individus soudés et divisés par nombre de choses ? Il faut, certes, rester vigilant et conscient des jeux discursifs et de la convocation de symboles consensuels en diplomatie. Cependant, même si, comme le disait un responsable, en politique, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient », on peut avoir la ferme conviction, aussi, qu’à force de tenir un discours on finira à être tenu par ce même discours. 

Le monde a changé de telle sorte que le pragmatisme dicte ses lois au politique, surtout dans un contexte de crise économique marqué par une rareté des ressources qui, bien que capable d’accentuer la conflictualité, est aussi à même de fixer les priorités. Et il est sûr que l’Amérique sait pertinemment où se trouve les siennes. 

Dr. Bakary SAMBE 

Spécialiste du monde musulman et des relations internationales 

Institute for the Study of Muslim Civilisations – Aga Khan University, Londres 

Bakary.sambe@gmail.com 

Discours du Caire : « Une rupture, un changement de ton, de style et de lexique »

Lundi 8 juin 2009

 Discours du Caire : « Une rupture, un changement de ton, de style et de lexique ». Interview Exclusive de Docteur Bakary SAMBE, spécialiste du monde musulman et des questions internationales  (Source xalimasn.com)

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Xalima : Bonjour Docteur Bakary SAMBE, vous êtes spécialiste du monde musulman et des questions internationales et avez sûrement suivi le discours de Barack Obama au Caire ; tout d’abord, si vous devriez dire un seul qualificatif que serait-il ? 

Bonjour. J’aime bien les questions des journalistes, (rires) si on dit que la presse ça compresse, c’est un peu vrai. Mais j’oserais pour ce discours l’adjectif « historique ». 

Xalima : Historique sur quel point vue ? 

Sur plusieurs, d’abord, l’initiative de parler au monde musulman dans le cadre d’un discours spécifiquement conçu est une première et même une surprise au regard des années de malentendu- et c’est un euphémisme- entre les USA et ce monde musulman. Historique, ce discours l’est aussi par son portée, du moins escomptée, son contenu et le ton qu’il a emprunté. 

Xalima : justement certains, et vous en avez, écho, disent que ce n’est qu’un discours de plus… 

On peut légitimement être tenté de le penser. Mais, j’oserais aussi dire que cet acte marque quand même une rupture…. 

Xalima : oui mais, tout le monde parle de rupture, certainement emporté par l’aspect simplement émotif et la rhétorique…rupture dans quel sens ? 

Cette rupture est nette sur au moins sur trois plans : le discours du Caire inaugure un triple changement : c’est un changement de style, de ton et de lexique, on peut quand même dire que ce n’est pas rien dans une rhétorique, c’est votre terme, je vous le rappelle.. 

Xalima : Docteur SAMBE, soyons plus clair, au-delà des concepts et des théories, dites-nous où est ce changement, concrètement.. 

C’est d’abord un changement de style comme je vous l’ai signalé : pour la première fois, un Président américain affirme une intention claire de vouloir dialoguer avec un monde musulman quelques fois blessé par les agissements d’une puissance et qui avoue que son pays se doit de s’expliquer, de convaincre de sa bonne foi, en faisant le pas d’aller au Caire, cœur battant du monde arabe après une tournée en Arabie Saoudite englobant les deux lieux saints de l’islam même si on me dira que c’est l’allié inconditionnel des USA dans la région. C’est aussi comme je vous l’ai dit un changement de ton : ce n’est pas la voix de l’’Amérique jugée d’habitude  arrogante qui s’est exprimée au Caire ; c’est une nouvelle Amérique, qui s’est mise au même niveau que ses interlocuteurs en leur montrant tous les signes d’un respect qu’ils ont longtemps attendu ou espéré. Mais le plus appréciable a été de dire qu’avec les Musulmans, l’Amérique allait être franche en voulant en face d’elle des partenaires avec lesquels toutes les vérités seront désormais dites. Avez-vous vu comment il a eu le courage d’aborder la question taboue de la démocratie et des Droits de l’Homme dans un Moyen-Orient plein de dictatures ? N’est-ce pas une véritable révolution –même si ce n’est pas un mot très américain (rires) ..de dire texto dans l’enceinte de l’Université du Caire qu’aucun système de gouvernement ne devrait être imposé à une nation par tout autre, que les peuples devraient avoir leur mot à dire dans la façon dont ils sont gouvernés ; confiance dans la loi et égalité devant la justice ; un gouvernement transparent ne volant pas le peuple ; et la liberté de vivre comme ils le désirent….Il y a quand même plus nuancé comme discours diplomatique ou de salon… 

Xalima : Mais ce ne sont que des déclarations de principe, non ? 

Admettons ! Mais dans cette partie du discours, il lance quelque chose de très significatif en direction des régimes de la région qui comptent, comme vous le savez, sur l’appui américain pour s’assurer de leur stabilité, en disant que les gouvernements qui protègent ces droits énumérés dans son discours sont finalement plus stables, réussis et sûrs.  C’est cela la nouveauté dont je parle au niveau du ton. On dirait que le message d’Obama respectait les deux registres de parole. Il a parlé aussi bien aux dirigeants qu’aux populations en ayant cette parfaite compréhension des nouveaux enjeux des relations internationales à savoir la fin du monopole des Etats et des institutions sur les affaires du monde et l’irruption des acteurs « ordinaires », des citoyens aidés en cela par le phénomène  de la transnationalité. Il est clair que le discours diplomatique  se doit , désormais, de prendre en compte ce fait s’il se veut efficace et porteur. 

Xalima : Au début de notre entretien, vous parliez justement d’un changement de lexique, que voulez-vous dire exactement ? 

Justement, cela rejoint mon propos. Si on observe bien le discours du président américain, on se rend bien compte d’une nouveauté dans le vocabulaire diplomatique, dans la conception des rapports avec l’islam. Obama ne parle pas du monde musulman en tant que bloc cohérent et monolithique. Il emploie au contraire de nouveaux termes « pays à majorité musulmane » ou encore « les musulmans du monde ». En fait, il rompt d’avec la rhétorique des blocs étanches qui ne pouvaient que s’affronter d’après les théories tristement célèbres de Samuel Huntington prisées aussi bien par les néo-conservateurs aux Etats Unis que les extrémistes fortement minoritaires parmi les Musulmans. Car cela répondait à leur besoin de la construction imaginaire et fantasmatique d’un ennemi idéal pour se livrer à une guerre des civilisations. Là où Barack Obama –ou ses conseillers- (rires)- innove, c’est dans l’adoption d’un nouveau lexique répondant mieux aux logiques de la nouvelle diplomatie du « nouveau départ » qu’il veut initier. Il ne considère pas l’islam ou les musulmans comme un bloc homogène en guerre éternelle contre un Occident, ennemi réel, supposé ou fantasmatique. Obama reconnaît désormais que le monde musulman n’est pas en dehors des évolutions qui touchent toute la « société internationale ». Il lui reconnaît son dynamisme et le sort du carcan de passivité et de statisme dans lequel veulent, toujours, l’enfermer certains essentialistes. C’est pour cela, à mon avis qu’il ne s’adresse plus exclusivement aux Etats et gouvernement mais insiste sur le fait que désormais, les États-Unis poursuivraient de nouvelles associations avec les gouvernements, mais aussi les citoyens, la société civile, les chefs religieux, d’organismes communautaires, les entreprises et les organismes internationaux dans les secteurs de l’éducation etc. 

Xalima : Vous voulez dire par là que les Musulmans ne forment vraiment pas un bloc, il y a alors un grave problème d’interlocuteurs pour lui… 

Vous savez la question d’un bloc musulman cohérent et uni a toujours été posée avec beaucoup de controverses. C’est cette notion d’oumma, qui serait une communauté soudée par les liens de la foi et du dogme islamique. C’est de cette manière que la notion d’oumma avait été vue par  les idéologues musulmans. En fait, depuis les tentatives impériales des premiers siècles de l’islam (omeyyades et abbassides) jusqu’aux derniers bricolages entrepris par l’idéologie des Frères musulmans et des réformistes ultérieurs, en passant par la longue parenthèse non arabe, celle des Ottomans, cette conception de la oumma est restée à l’état de projet ou de simple idéal. Néanmoins, les acteurs politiques de toujours ont compris l’efficacité politique de la manipulation de ces symboles religieux producteurs d’affects et ont simplement joué cette carte. Moi, je parlerai simplement d’un espace géoculturel de l’Islam caractérisé par une diversité étonnante et valorisante dans lequel les dogmes et les conceptions sont constamment réinterprétés et moulés selon les contextes et les enjeux. Vous savez, même Samuel Huntington, l’auteur du Clash of Civilisations, avant sa mort, en fin 2008, avait reconnu le caractère fantasmatique et imaginaire d’un bloc musulman qu’il avait présenté pourtant, comme redoutable et menaçant en se contentant tout simplement de dire que finalement la oumma islamique n’était qu’une simple « conscience sans cohésion ». Bref, pour revenir sur le discours dObama, nous voyons bien que la page de la théorie de l’affrontement inéluctable sur laquelle les néo-conservateurs ont longtemps surfé et dont l’ère Bush a constitué le moment fort était désormais tournée. 

 Xalima : Je crois que vous semblez ignorer le fossé qui sépare une certaine opinion musulmane de l’Amérique qui reste quand même très impliquée par ses prises de position dans des questions sensibles comme la Palestine. 

Le discours d’Obama n’a pas, du tout, esquivé ces questions. Vous me redirez encore que ce sont des déclarations d’intention et de principe, mais là aussi il a clairement dit son intention de faire de sorte qu’Israëliens et les Palestiniens vivent dans la paix et la sécurité. Mieux, il a quand même tenu de rappeler que, désormais, les Etats-Unis aligneront leur politique avec ceux qui poursuivent la paix, y compris les Israéliens et les Palestiniens qui méritent de résider en paix et en sécurité dans deux états. Même simplement de principe, cette déclaration inaugure une nouvelle ère, ne serait-ce que diplomatique, où l’allié inconditionnel et foncièrement partisan d’hier se dit désormais prêt à privilégier le critère de la recherche de la paix pour choisir ses vrais partenaires. Le seul bémol –et cela a été unanimement relaté dans la presse arabe- est qu’il demande un arrêt unilatéral de la violence qui est, dans cette crise, le fait des parties. On n’avait jusqu’ici, jamais entendu un discours plus rassurant allant jusqu’à faire de la solution des deux Etats, un engagement et un principe presqu’indiscutable. Il est sûr qu’en termes d’image, l’Amérique a encore à faire ; elle a laissé trop longtemps s’installer une conflictualité aux raisons multiples et profondes. Je pense donc que le fait de reconnaître les erreurs du passé et d’appeler à un avenir plus consensuel basé sur le respect mutuel mais aussi sur l’autocritique des deux côtés est, à mon avis, porteur d’espoir. 

Xalima : Alors, pour dire cela, avait-on besoin d’aller jusqu’au Caire, il y a quand même de la mise en scène là, et pourquoi exactement le Caire à votre avis ? 

En diplomatie, il n’y a pas de choix neutre ou anodin. Si on emprunte les catégories de la rhétorique arabe, opérantes depuis Jâhiz au moins, aussi bien le maqâm (le contexte ou la situation discurive) que le maqâl (le dire, dans son contenu et son essence) ont été soigneusement pensés dans le présentation de ce discours aux grands enjeux. Pour rejoindre un point que je soulignais au début de mon propos où je parlais d’un changement de ton, Obama a choisi d’aller à la rencontre de ses partenaires. Prononcé dans le bureau ovale ou quelque part dans la Maison Blanche, ce discours ne serait pas écouté et apprécié de la même manière. Le choix du Caire répond, donc, à une véritable logique et à une stratégie mûrie par des conseillers très au fait des réalités musulmanes. Le Caire est le cœur battant du monde arabe culturellement et politiquement, l’épicentre stratégique où se prend la température de l’opinion, par ailleurs, siège de la Ligue arabe. C’est aussi le grand laboratoire du Sunnisme auquel appartient 90% des Musulmans, avec Al-Azhar qui en produit les fatwas et forme les clercs à travers le monde. Bien que 80 % des Mususlmans ne soient pas arabes, ils restent sensibles à leurs causes au regard du maquillage religieux qu’on leur donne et, c’est de bonne guerre diplomatiquement parlant. Mais il ne faut pas oublier non plus que l’Egypte et la Jordanie d’Abdallah II (qui vient d’exempter les Israéliens de visa pour le Royaume) font partie des pays les plus consensuels de la région, ayant conclu des accords de paix et de coopération avec l’autre allié important : Israël. La Syrie, par exemple, ne pouvait pas jouer le rôle au risque de frustrer aussi bien les Israéliens que les Libanais qui l’accusent de menacer la souveraineté. Une dernière raison pourrait être la manière dont l’Egypte catalyse les deux revendications identitaires qui structurent la géopolitique de cette région : l’arabisme ou le nationalisme arabe, depuis la période nassérienne et l’islamisme avec l’influence toujours grandissante de l’idéologie des Frères Musulmans dont même le Hamas serait aussi l’émanation. Il faut dire que même la temporalité est prise en compte : on venait de sortir des évènements de Gaza et on s’achemine, au regard des derniers développements, vers des moments difficiles avec la question du nucléaire iranien. Bref, en un lieu et en un temps, la diplomatie américaine a pu envoyer un seul message à tout un ensemble même s’il est constitué de plusieurs sous-ensembles. 

Xalima : Pour terminer, ne croyez-vous pas, vraiment, que les Etats-Unis ont un problème structurel et idéologique avec l’Islam en général ? 

Obama semble dire dans son discours que ce n’est pas avec l’Islam que l’Amérique a un problème, mais avec sa lecture violente par une infime minorité. Cet aspect est très net dans ses propos. Et il semble aussi faire comprendre aux Musulmans que ce problème leur est commun et qu’ils devaient y faire face ensemble. Un problème structurel avec l’Islam ? Je ne peux y croire. Vous avez vu les signaux qu’il a voulu envoyer à ceux qu’il a appelés ses « compatriotes » musulmans dont il a voulu délivrer le « Salam aleykoum » dans son adresse. Ce discours, n’a pas, non plus, oublié les minorités musulmanes d’Europe mais a voulu, aussi, insister sur le fait que l’Amérique elle-même compte un nombre important de Musulmans dans sa population et qui jouissent de tous leurs droits et libertés. Pour l’anecdote, j’ai été, et je crois que je le suis encore, profondément marqué par cette prière hebdomadaire du vendredi auquel j’ai pris, récemment, part, à Washington, dans une grande salle du Capitole, après une rencontre mémorable avec le premier Congressman noir et Musulman, Keith Ellison qui avait prêté serment sur un Coran de la Librairie du Congrès qui appartenait à Jefferson, je crois. Précisons que ce Représentant de l’Etat du Minnesota n’a pas été élu dans un Etat où pèse un électorat spécifiquement musulman ! Au contraire ! On peut, donc, dire, sans grands risques, que les Américains, dans leur majorité, se sont inscrits dans cette rupture en élisant Obama pour, en plus du fait qu’il était l’homme de la situation par ses compétences, mieux exprimer le rejet du Bushisme, dans son arrogance, et de son prolongement que représentait un John McCain. Ils ont envoyé un message très fort et qui fait tâche d’huile ne serait-ce que dans les mentalités, surtout en Europe. C’est cet ensemble de faits, auxquels, Obama a d’ailleurs intentionnellement fait allusion dans le discours du Caire qui me conforte dans la foi en un « nouveau départ » possible… 

Xalima : N’êtes vous pas un peu trop optimiste sachant qu’il ne s’agit là que d’un discours et de surcroît diplomatique ? 

Je suis bien conscient des jeux discursifs et de la convocation de symboles consensuels en diplomatie. Mais vous savez, même si, comme disait, je ne sais plus quel responsable, en politique, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » (rires), je peux avoir la ferme conviction, aussi, qu’à force de tenir un discours on finira à être tenu par ce même discours. Le monde a changé et le pragmatisme dicte ses lois au politique, surtout dans un contexte de crise économique marqué par une rareté des ressources qui, bien que capable d’accentuer la conflictualité, est aussi à même de fixer les priorités. Et vous ne doutez pas que l’Amérique sait pertinemment où se trouve les siennes. 

Xalima : Merci Docteur Sambe d’avoir répondu à nos questions. 

Propos recueillis par Adama Diouf 

LES PREUVES ECRITES DE LA MAUVAISE FOI DE M6 (PAR S. A. AZIZ MBACKE- MAJALIS )

Mardi 2 juin 2009

touba.jpgLES PREUVES ECRITES DE LA MAUVAISE FOI DE M6

(PAR S. A. AZIZ MBACKE – Concepteur du Projet MAJALIS )

Je dois l’avouer. Mon emploi du temps est tellement serré et mes activités tellement prenantes que je n’ai point l’habitude de me prononcer ou de dissiper mes réflexions sur des polémiques du genre du reportage de M6 dont le niveau intellectuel, d’une puérilité assez ahurissante me parut en elle-même assez suffisante pour ne pas me rabaisser à m’escrimer à réfuter leurs clichés et raccourcis médiatiques. Mais, en tant qu’acteur involontaire et témoin privilégié de la forfaiture de M6, le devoir m’impose de participer à la clarification du débat.

C’est peut être de la condescendance intellectuelle. Mais franchement je pensais que j’avais d’autre chose de plus important à faire et de plus utile (comme le montage des vidéos du Forum NTIC de Touba par exemple que je suis entrain de finir) que de répondre au dénigrement de ceux qui ont déjà depuis longtemps dénigré le Seigneur qui les a créés et la véracité du Prophète de l’Islam (PSL). Il faudra, pour mieux s’en convaincre, que mes condisciples mourides regardent le reportage que cette même émission de M6 a consacré au Pèlerinage à la Mecque pour se persuader davantage de sa nature « people » et islamophobe, et que ce qui est en jeu va au-delà du Mouridisme. C’est plutôt le sempiternel problème de la foi et de la religion « opium du peuple » qui continue de déranger et de hanter le peuple de France, depuis la vengeance de la Révolution de 1789 sur le clergé complice de la royauté. Mais ça c’est une très longue histoire. Et le montage des vidéos du forum sur le serveur de Majalis ne me donne pas, malheureusement, le temps d’un article complet et argumenté.

Mais à quelque chose malheur est bon. L’agression de Michael Richard (réalisateur de l’émission) a permis de déclencher une dynamique qui me semble assez intéressante. La qualité intellectuelle des réactions exprimées ici et là, le niveau très appréciable des argumentaires sur le web, tout démontre l’émergence progressive d’une dynamique de prise en charge de la communication et de la chose médiatique dans notre communauté. Cela fait des années que je déplore ce vide médiatique et notre inorganisation dans ce domaine, qui se traduit par une insuffisance de prise en charge dans la communauté mouride de cette dimension qui est devenue pourtant, aujourd’hui, capitale dans la mondialisation. Ceci, sans toutefois tomber dans le « piège de la défensive », consistant à consacrer excessivement d’énergie à constamment nous justifier et à réfuter les inévitables et incessantes attaques contre nos valeurs. Piège dans lequel l’on a déjà confiné les musulmans, en assimilant l’Islam au terrorisme et à l’intolérance. Le mouridisme est né et a grandi dans les dénigrements, les pires calomnies et les manœuvres machiavéliques, aussi bien de ses ennemis colons que ceux plus pernicieux de beaucoup de nos frères « indigènes » (comme c’est souvent le cas malheureusement en Afrique : le Noir s’est trop souvent transformé en loup pour son frère Noir). Que l’on sache, ces multiples manigances de toutes sortes n’ont jusqu’ici jamais réussi à ralentir la marche du mouridisme, car les mourides ont toujours su s’attacher aux valeurs enseignées par le Cheikh quels que soient les obstacles : adoration de Dieu, attachement au travail, détermination, esprit d’initiative et d’ autonomie etc. (malgré toutes les insuffisances inhérentes à toute communauté humaine).

C’est donc le lieu de rappeler à mes condisciples contemporains ces adages mourides qui ont permis à nos anciens de persévérer et de réaliser de grandes œuvres concrètes : « Kuy wax ba raw la, manoo wax ba dab ko » (Beau parleur ne saurait égaler beau faiseur.), « Dieuf Dieul » (Seule l’action paie). Ne perdons pas non plus trop de temps et d’énergie à répondre aux insultes et autres généralisations abusives sur les forums de discussions du web où le moindre incident impliquant un mouride ou à Touba (où vit presque 1 millions de personnes venant de tous horizons) entraînent des déchainement de mouridophobie inouïe. « Il n’y a pas de pire homme que celui qui aime répondre à l’insulte par l’insulte » nous as appris depuis longtemps le Cheikh dans Nahju (La Voie de la Satisfaction des Voeux) [ouvrage disponible sur www.majalis.org].

Assimiler tout mauvais comportement d’un mouride à toute une communauté et à ses principes fondateurs s’assimile ni plus ni moins qu’à identifier l’Islam au terrorisme et à l’intolérance juste à cause d’une poignée de terrorisme sur 1 milliard de personnes dont l’essentiel vit de façon tout à fait pacifique leur foi. Concentrons–nous donc plus sur nos propres projets, mais aussi à réformer lucidement nos insuffisances humaines, à nous en repentir constamment auprès du Seigneur et à toujours persévérer dans la Voie et l’Adoration de Dieu. Il est aussi impératif que ceux qui se réclament du mouridisme sans consentir à se conformer aux enseignements n’occupent plus seul le terrain médiatique, en assimilant notre voie au folklore wolof ou à ses dérives, comme c’est malheureusement trop souvent le cas à travers la mode actuelle des danses et des tam-tams nocturnes. Il ne faut plus également céder, sans le savoir, au complexe d’infériorité, car nous continuons malheureusement à nous émouvoir excessivement sur le regard que l’Occident pose sur nous, comme si leur avis était plus important que notre propre regard et que nous soyons obligés quelque part de toujours essayer de leur plaire ou de nous comporter selon leur desiderata.

Don Quichotte solitaire face aux baobabs mouridophobes de cette savane virtuelle, dégainant sans cesse, face aux vents du web, ma plume intellectuelle, je combattais assez seul, je l’avoue, les spectres de la haine viscérale contre les mourides. M6 m’a permis de trouver des camarades de combat et m’a révélé que je n’étais pas seul sur ce terrain de la défense du patrimoine du Cheikh. Merci pour cela, M6. Pour une fois, je ne suis plus obligé de prendre mon clavier pour répondre, d’autres l’on déjà fait mieux que moi. Il nous reste toutefois, chers condisciples, à mieux organiser notre système de défense et à mieux nous organiser de façon durable et plus rationnelle pour gérer une bonne fois la communication dans la communauté mouride. C’est capital. Il y’a trop de vide que nos ennemis exploitent trop facilement. L’information est devenue une arme redoutable que nous ne saurions négliger plus longtemps, au risque d’être submergés et dépassés. Nous ne saurions toujours nous contacter de réactions isolées pour combattre le système de la pensée unique que cet Occident veut imposer au monde entier et dont nous avons commencé à voir les effets pervers et immoraux globaux. Pour combattre efficacement un système, il faut lui opposer un autre système, également ou même plus efficace. A quand des télévisions et des radios modernes à même de répandre le message de l’Islam et les enseignements de Cheikh A. Bamba ?
Donc, les chiens de M6 aboient, mais la caravane mouride passera inchallah.
C’était juste un préliminaire. La raison principale de cet article est plutôt d’apporter, en tant que témoin central et involontaire dans cette affaire, à tous ceux qui dénonçaient la mauvaise foi évidente des journalistes de M6, des arguments matériels probants, à même de prouver définitivement leurs soupçons d’une approche délibérément tendancieuse. En effet, j’ai été personnellement contacté par Michael Richard, le réalisateur de l’émission en question, durant la phase préliminaire du reportage, afin de l’orienter et de l’aider dans son travail. Ceci par l’intermédiaire d’un condisciple mouride résidant en France qu’il avait contacté. Il m’appela plusieurs fois par téléphone et nous échangeâmes ainsi une série de emails dans lesquels il nous servit un discours et un ton que l’on a du mal aujourd’hui à reconnaître après avoir visionné son reportage.
Quand la duplicité et la fourberie deviennent des artifices journalistiques, que vaut alors l’opinion d’un homme qui n’a point le courage de ses opinions et qui, pour t’approcher, sent le besoin de se couvrir d’une peau inoffensive de brebis, n’ayant point le courage d’assumer clairement ses visions de loup sur cette prétendue « multinationale » mouride. Cher Michael, tu n’avais pas besoin de cet artifice pour ça, tu n’avais qu’à m’interpeller directement sur cette problématique, franchement et sans détours. L’on aurait alors pu en discuter librement tous les deux. Tu as bien du sentir que je n’avais pas peur des questions « taboues » dans nos échanges par téléphone non ? As-tu tellement pratiqué la technique de la « caméra cachée » au point d’être obligé d’user involontairement de celle de « l’âme cachée » ? Tu as bien du réaliser aussi que tous les mourides n’étaient pas des « fanatiques », qu’il y en avait même beaucoup qui faisaient des choses très intéressantes, même pour une émission qui raffole de « l’envers du décor » et qui préfère l’odeur peu ragoutante des caniveaux à la senteur savoureuse de notre cuisine africaine. Aurais-tu donc, cher Michael, la vocation du journalisme de « plomberie » au lieu de la presse de lumière, celle des Lumières tant chantées ?

J’aurais bien aimé continuer cet échange (qui pourrait être assez croustillant, n’eût été le vol du temps), mais les vidéos du forum m’attendent et notre Cheikh nous a appris que le temps nous était compté, car « tout instant, aussi court que celui d’une respiration, vaudra à l’Au-delà une pierre précieuse avec laquelle l’on pourra acheter un trésor incommensurable » (Les Itinéraires du Paradis). Peut être que tu ne connaissais pas ce vers, comme bien d’autres enseignements du Serviteur du Prophète (PSL) d’ailleurs auxquels tu n’as pas semblé trop t’intéresser. C’est vrai que tu n’as pas essayé d’interroger également les véritables chercheurs sur le mouridisme pour, au moins, confronter et analyser (selon la fameuse déontologie journalistique) les véritables motivations des mourides à la lumières des enseignements de Cheikh A. Bamba et de son œuvre dans le raffermissement de l’Islam au sein de son peuple. C’est vrai qu’interviewer un vendeur à la sauvette est plus accrocheur et plus rentable coté audimat (surtout dans une France en crise, en recherche perpétuelle de « boucs émissaires » dans son émigration) que mettre en exergue l’apport à l’humanité d’un grand résistant africain que ton pays a injustement exilé pendant plus de sept années, je te le rappelle, sans même jamais consentir à s’en excuser ou à le réhabiliter (à travers, ne serait-ce que, la « repentance », selon la formule condescendante de Sarkozy).

Je comprends mieux maintenant Michael pourquoi à Touba tu n’as fait aucun effort pour m’interviewer sur place en répondant à notre invitation de couvrir le « Forum sur les NTIC au service de l’œuvre de Cheikh A. Bamba ». Ce n’était pas vraiment cet aspect moderne et hautement progressiste du mouridisme qui t’intéressait réellement en définitive. Pourtant si tu étais venu, tu aurais pu te rendre compte par toi-même que tous les mourides n’étaient pas des vendeurs de contrefaçon au Trocadéro ou sous la Tour Eiffel. Mais qu’il y en avait dont l’expertise et les compétences dans tous les domaines d’activités n’ont rien à envier aux meilleurs spécialistes du monde. Je peux simplement te citer l’exemple de M. D., à qui j’avais confié la supervision de l’atelier « Création de Services TIC à valeur ajoutée dans la future plateforme de Touba », dont le CV doit certainement être plus fourni que le tien : ingénieur, DG de la société qui est le deuxième registrar internet de toute l’Afrique, Ancien Membre du Conseil d’Aministration d’ICANN (organisation mondiale qui gère l’Internet) et un des Pionniers de l’Internet au Sénégal etc. Mais c’est vrai que des profils comme celui-ci n’arrangent point la ligne éditoriale de « Enquête Exclusive » qui, comme son nom l’indique exclut délibérément et en toute connaissance de cause les aspects positifs de ses « rush ». Tu aurais pu également m’interviewer lors du forum et montrer l’œuvre sur le web du projet Majalis dont tu as du certainement visiter le site, ou bien rencontrer d’autres grandes figures représentatives de l’élite intellectuelle mouride. Mais c’est vrai que cette typologie de « marabout » fidèle aux enseignements de l’Islam et utile à leur communauté ne sembla pas non plus t’intéresser. Tu préféras plutôt aller à la recherche de brebis galeuses dont les dérives et les écarts de langage s’accordent mieux avec les objectifs que tu avais déjà fixés par avance : démonter que le mouridisme n’est rien de plus qu’une secte, avec des gourous mercantiles qui profitent de la crédulité de leurs adeptes pour fructifier leur vil commerce. Ce qui fut toujours tenté, de Paul Marty à M6. Il est également vrai qu’avec une caméra (cachée ou pas), tout homme rusé peut démontrer n’importe quoi, du moment qu’il sélectionne minutieusement ce qu’il veut montrer ou pas. C’est comme si, pour décrire les idées de toute la classe politique française, l’on se contentait d’interviewer un Jean-Marie Le Pen ou un Bernard Lavilliers, pour décrire le comportement de tous les jeunes de la banlieue française, l’on interviewait exclusivement les caïds de Barbes ou les malabars haineux agressant les lycées de Belle-Ville ou même les bandes de néo-nazis de Neuilly-sur-Seine censés représenter la jeune France, pour décrire toute la jeunesse anglaise, l’on se contentait de filmer les hooligans ivres et armés à la sortie des stades. Par ailleurs il y en un grand nombre d’autres sujets de reportages qui intéressent également les gens et qu’on a peu de chance de voir sur M6 tels que d’où vient l’argent de Total alors que la France n’a pas de pétrole ?, l’argent de GDF alors qu’elle n’a pas de gaz ? celui d’AREVA alors qu’elle n’a pas d’uranium ?, pourquoi les réserves de change du FCFA résident en France ?, qui a tué Thomas Sankara ?, pourquoi De Gaulle a fait tuer les tirailleurs Sénégalais à Thiaroye ?

Ton collègue de RFI (Laurent Correau) qui a couvert le forum NTIC a semblé avoir hautement apprécié cet aspect du mouridisme qu’il ne connaissait pas et qui allait tellement à l’encontre des images de fanatiques qu’on lui avait servies, ceci au point de faire un reportage assez élogieux sur la volonté des mourides de moderniser leurs méthodes et de s’insérer dans la mondialisation tout en préservant leurs valeurs. Il ne faut pas donc que nous tombions nous aussi dans le piège de la généralisation abusive du genre « toubab yi, ñoom ñepp ñoo yam » (Tous les Blanc sont pareils).

Lors de notre entretien au téléphone, nous avions abordé, si je me souviens bien Michael, la question des contributions financières (hadiya) des disciples mourides dans les projets de leur communauté et auprès de leurs dirigeants, sujet qui semble aujourd’hui en rapport avec ton reportage sur la « multinationale » mouride et qui a toujours obnubilé les chercheurs occidentaux. Après t’avoir rappelé le principe théorique de ces dons (participation au progrès de la Voie de Dieu ou/et bénéficier de la bénédiction des pieuses gens) et le fait qu’il existe quelques fois des écarts certains par rapport au principe originel ne remette en rien la valeur et la portée dudit principe, je t’avais posé une question assez inattendue et qui avait semblé te désarçonner : S’il était vrai que les disciples mourides étaient victimes d’exploitation financière comme l’ont toujours soutenu la plupart des auteurs occidentaux, comment se faisait-il que ces mêmes disciples soient aujourd’hui parmi les plus riches citoyens et soient parvenus au sommet de l’échelle sociale sénégalaise, sachant qu’ils étaient dans le passé au bas de cette même échelle et parmi les citoyens les plus humbles de la société sénégalaise (agriculteur du Baol etc.) ? Pourquoi n’as-tu pas abordé cet argument dans le reportage Michael ?

Bref, voici quelques emails envoyés par le réalisateur de « ENQUETE EXCLUSIVE », celui qu’il m’a envoyé et aux autres condisciples mourides de New York, dans lesquels il nous présenta une image positive du mouridisme fort différente de celle qu’il nous servit ultérieurement, et où il n’est nulle part question de « multinationale de vendeurs à la sauvette». Les parties que nous avons mises en gras dans le texte démontrent, à notre sens, la mauvaise foi évidente du réalisateur qui, sans le vouloir, a reconnu tacitement des cotés positifs de ce qu’il a voulu délibérément salir. Sans pouvoir y parvenir.

PAR S. A. AZIZ MAJALIS
Concepteur du Projet Majalis (www.majalis.org)

====Mail envoyé le Mercredi 5 Novembre 2008=======
Bonjour Serigne Aziz Mbacké,

Nous nous sommes parlés au téléphone hier, voici mon mail comme convenu.

Je m’appelle Michael Richard, je suis journaliste pour l’émission Enquête Exclusive, diffusée sur la chaîne française privée M6.

L’émission Enquête Exclusive a 4 ans d’existence, c’est une émission d’information et de reportage qui est très regardée chaque dimanche. Elle a une grande notoriété.

Chaque dimanche l’émission rassemble 3 millions de téléspectateurs. C’est l’une des meilleurs audiences de la chaîne. Elle est présentée par Bernard De La Villardière.

Nous avons donc décidé de consacrer une émission de 52 minutes aux mourides cette saison.

Nous allons filmer une partie du reportage en France et l’autre partie au Sénégal à l’occasion du grand Magal à Touba

Nous souhaitons filmer le déroulement du Magal pendant plusieurs jours.

Nous souhaitons filmer la cérémonie du Magal en présence du Khalife Général des Mourides, de la délégation gouvernementale, des diplomates des différents pays

Nous souhaitons obtenir l’autorisation pour filmer cette cérémonie, pour filmer dans la grande mosquée de Touba pendant le pèlerinage
Nous aimerions obtenir l’autorisation de filmer le khalife général des mourides et avoir la possibilité de l’interviewer

Nous souhaitons filmer aussi un guide spirituel ou marabout, pour montrer l’aspect social et religieux de son rôle.

Quel marabout nous conseillez-vous de rencontrer et de filmer ?

En France, le rôle du marabout est quelque chose de méconnu, c’est important de l’expliquer en montrant l’un d’eux dans ses activités

Nous souhaitons filmer l’organisation du Magal et rentrer en contact aussi avec Izbu Tarkhya.

Nous voulons filmer la préparation des tentes, les cuisines, l’ouverture des maisons de marabout aux disciples, les repas, les prières et la lecture des poèmes religieux dans la mosquée, dans les rues, dans les demeures de la famille du Khalife jour et nuit

Nous souhaitons filmer la ville de Touba, montrer la croissance de cette ville, les travaux réalisés dans cette communauté rurale au niveau des routes, de la mosquée, de l’hôpital

Nous voulons filmer les champs de culture à Khelcom pour montrer l’importance de l’agriculture dans le fonctionnement de la cité Touba

Pour consacrer ce reportage de 52 minutes aux mourides, nous avons besoin de votre collaboration, de votre aide pour parvenir au but.

C’est la première fois qu’une chaîne française va consacrer autant de temps à une confrérie religieuse dans le monde.

C’est important pour nous d’embrasser le mouridisme et les mourides dans sa globalité.

Avec ce reportage, nous partons à la découverte des mourides et du mouridisme.

Nous avons besoin d’avoir des contacts réguliers avec des personnes de référence comme vous et d’autres personnes aussi pour avancer

Qui sont les personnes que nous devons contacter pour obtenir les autorisations de tournage ?

A qui doit-on s’adresser pour organiser le plus rapidement possible et le plus tôt possible notre tournage à Touba et à Dakar.

Un maximum de choses doivent être préparées avant notre arrivée au Sénégal. Le tournage d’un 52 minute est quelque chose de dense, nous filmons beaucoup de séquence, de façon vivante. Nous filmons les personnes en activité, dans leur travail ou dans leur vie.

J’espère que vous me comprenez.

Ex : plutôt que d’avoir une interview posée d’un marabout qui nous parle de son rôle dans la communauté, nous allons le montrer en le suivant avec caméra pendant un enseignement religieux, la prière, ses déplacements sociaux, la réception de ses talibés….

Je suis disponible pour être en contact permanent avec les autorités mourides sur place et leur parler par téléphone ou par mail. Et pour rester en contact avec vous bien évidemment.

Je suis disponible pour parler de notre projet aux responsables et interlocuteurs directement concernés par ce reportage

Merci de communiquer mes demandes auprès des autorités mourides de Touba.

Merci de m’informer sur les contacts incontournables à appeler à Touba et à Dakar.

J’attends votre retour et vos réponses dès que possible

Merci beaucoup Aziz

Bien cordialement

Michael Richard

Enquête Exclusive M6
==== Email envoyé aux condisciples de New York, le 06 janvier 2009
Rebonjour *,

Je t’envoie un mail comme convenu. (…)

Je tourne un reportage de 52 minutes sur les Mourides, le mouridisme
Je tourne en France, nous allons filmer en février à Dakar et à Touba pendant une semaine à 10 jours à l’occasion du Grand Magal.

Nous venons à New York entre le 20 janvier et le 1er février, pour filmer pendant 4 jours sur place

Nous avons déjà filmé la journée de Cheikh Ahmadou Bamba à Paris, le 11 novembre 2008.

A cette occasion, j’ai rencontré * qui ont accueilli favorablement notre projet de reportage

Nous allons filmer pendant plusieurs jours à Touba pour montrer cette ville, le développement urbain de Touba, la Mosquée, la cérémonie officielle du Magal avec la délégation gouvernementale

sénégalaise, les délégations étrangères, le discours du Khalife. Nous allons filmer dans les rues de Touba et les demeures des marabouts pendant la célébration du Magal pour montrer le déroulement de cette célébration et comprendre le mouridisme, la solidarité entre mourides, le sens del’enseignement de Cheikh Ahmadou Bamba

J’ai découvert que les Mourides étaient plus nombreux à New York, qu’à Paris, et très implantés dans le quartier de Harlem notamment. J’ai compris qu’une des bases de la philosophie, des

enseignements de Serigne Touba était le travail. Les mourides sont des travailleurs, et à New York, à Harlem vous avez énormément contribué au développement du quartier, à l’amélioration de la vie sociale et économique depuis les années 80

Comme je te l’ai dit, je souhaite filmer plusieurs choses si tu en es d’accord :

- Une visite de la Maison des Mourides à Harlem qui accueille les mourides tous les jours et notamment le vendredi et le dimanche à l’occasion de prières

- Peux-tu nous mettre en contact avec des commerçants, des restaurateurs, des grossistes mourides à Harlem pour qu’ils nous expliquent depuis quand ils sont à New York, comment ils

ont fait évolué le quartier de Harlem ?

- Peux-tu nous mettre en contact avec un ou deux responsables politiques américains de New York ou Harlem pour qu’il nous explique ce que les Mourides ont apporté au quartier, comment ils vous ont aidé à vous implanter à New York ? On m’a parlé de Bill Perkins ou David Dinkins ? Qui est le meilleur ?

- Est-il possible de récupérer des images du Cheikh Ahmadou Bamba Day du 28 juillet à New York, le défilé notamment ?

- Avez-vous des images d’époque ou des photos des années 80 montrant l’évolution du quartier de Harlem par les Mourides ?

- Peut-on rencontrer les chauffeurs de taxis de Harlem qui travaillent dans les syndicats ?

- Quelles sont les autres types d’entreprises créées par la Communauté Mouride sur place ?

- Peut-on rencontrer des américains mourides à New York ?

- Quel homme d’affaires mouride influent et qui a connu une grande réussite à New York, me conseilles-tu de rencontrer ?

Connais-tu des personnes par exemple qui ont commencé comme simple vendeur ambulant avant de connaître la réussite économique plusieurs années après ?

- Nous avons deux possibilités pour venir filmer : du jeudi 22 janvier au dimanche 25 janvier, du jeudi 29 janvier au dimanche 1er février. Quelle est la date qui vous paraît la meilleure ? Dans ces

dates, organisez-vous des rassemblements, des réunions, des événements ou une collecte pour le Magal de New York ou celui de Touba ?

- Si vous visitez un immeuble ou une maison nouvelle pour les Mourides de New York, ce serait bien de vous suivre avec une caméra ou de filmer un ou deux bâtiments proposés.

- J’aimerais bien profiter de la venue de commerçants mourides de France qui viendraient s’approvisionner à New York pour filmer

Si tu penses à d’autres choses, tu peux m’en parler

Comme nous sommes déjà le mardi 6 janvier, il est important que l’on soit en contact assez régulièrement si tu en es d’accord ?

J’ai besoin de préparer les choses un peu à l’avance et savoir ce que nous pouvons tourner sur place. J’espère que tu me comprends. Je dois aussi réserver les billets d’avion dès que possible.

Je te remercie beaucoup pour ton accueil et ton aide qui nous sera très précieuse.

J’attends ta réponse dès que possible dans la semaine sur mes différentes questions. J’ai envoyé un mail aussi à *. N’hésite-pas à m’indiquer d’autres contacts sur place et notamment celui de Bill Perkins. N’hésite-pas si tu as des questions

J’attends de tes nouvelles. Merci

Amicalement

Michael Richard

Enquête Exclusive M6