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Les arabisants sénégalais : Une contre-élite à l’heure de la reconfiguration du champ politico-religieux

Mardi 29 juin 2010

par Bakary SAMBE

Les arabisants sénégalais :
Une contre-élite à l’heure de la reconfiguration du champ politico-religieux

Il y a quelques semaines, dans les colonnes de Walfadjri, Penda Mbow attirait l’attention sur la situation de ces nombreux sénégalais en formation dans les universités du monde arabe. Elle a tenté de lever certaines équivoques sur cette frange de l’intelligentsia sénégalaise souvent mal comprise et dont une certaine élite « francophone » sous-estime les possibilités d’apport au débat et à la marche de la société. Il convient pour nous, d’aller à la source d’un tel malentendu et de retracer l’itinéraire de cette « contre-élite » pour ainsi comprendre la manière dont leur contestation d’un modèle sociopolitique se cache très souvent derrière celle d’un système qui ne leur fait pas de place, surtout au moment où nous assistons à une reconfiguration du champ politico-religieux sénégalais.

Ces lettrés sénégalais sont issus de ce type d’enseignement cherchant encore sa place et qui est, paradoxalement, le premier qu’a connu le Sénégal bien avant l’époque coloniale inaugurant l’ère de l’« école nouvelle » dont parlait Cheikh Hamidou Kane. Pour preuve, Ca Da Mosto, un voyageur portugais qui sillonna le Sénégal de 1455 à 1457 faisait, déjà, mention, dans ses écrits, de la présence de quelques lettrés arabes dans la cour du Djoloff enseignant l’arabe et l’islam aux princes du royaume. Tant qu’ils sont dans les écoles coraniques, généralement tenues par des cheikhs d’obédience soufie, les futurs « arabisants » sont, dans leur majorité, des adeptes des différentes confréries religieuses que compte le pays. Leur passage aux « écoles arabes » privées, construites dans les grandes villes, grâce à l’aide des pays arabes, constitue le premier contact avec un autre type d’islam. Aux yeux de ces arabisants, cet islam est plus « moderne » car les connectant directement au reste du monde musulman, à la différence des confréries locales. Cette « connexion musulmane » dont parlait, déjà, Christian Coulon se fait à travers les manuels et livres importés des différents pays du Maghreb et du Machrek. Il faut savoir que le recours aux manuels arabes est le seul moyen possible pour l’acquisition de connaissances sur les nouvelles disciplines inexistantes à l’école coranique traditionnelle ou tout autrement traité. On parle d’ailleurs de « livres blancs » (tééré you weekh yi » par oppositions aux « livres jaunes », ces livres traditionnels, ou « Mutun » enseignés dans les écoles coraniques. L’Etat sénégalais, lui, n’a aucune emprise sur l’orientation de cet enseignement qui, pour les associations islamiques, est délaissé, voire combattu, par les pouvoirs publics. Les associations islamiques, elles, ont les moyens « relationnels » d’envoyer les élèves sortis de leurs propres écoles, poursuivre leur formation dans des « pays partenaires ». Par cette forme de partenariat, la plupart des anciens élèves du « Mouvement al-FalâÎ pour la Culture Salafiste », proche de l’Arabie Saoudite, rejoignaient l’Université Islamique de Médine et s’inscrivent, généralement, en faculté de Sharî’a ou Usûlu Dîn.

L’orientation wahhabite claire de cette organisation la met en contact direct avec les institutions religieuses et universitaires de l’Arabie Saoudite sans passer par les circuits officiels du gouvernement sénégalais. Quant à la Jamâ’at ‘Ibâd Rahmân, apparemment plus autonome à l’égard de l’Arabie Saoudite et des autres pays arabes mais avec une plus grande culture et maturité politiques, il compte plusieurs anciens élèves dans d’autres pays comme l’Egypte ou même, depuis peu, en Jordanie. Un partenariat moins officiel avec le courant des Frères Musulmans lui donne la possibilité d’obtenir des bourses à ses meilleurs élèves-militants. Chaque année, différents pays arabes offrent des bourses à l’Etat sénégalais. Parmi eux, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, le Maroc, les Emirats Arabes Unis, le Koweït ou encore le Soudan. Il faut, cependant, signaler que, pour le cas de ce dernier pays, il s’agit d’une stratégie de « décentralisation » de la part de l’Arabie Saoudite. Depuis quelques années, pour éviter certains « problèmes » liés à l’immigration, le royaume wahhabite, construit des instituts et universités islamiques dans d’autres pays susceptibles d’accueillir des étudiants venant de tout le monde musulman. C’est ainsi que, sous la couverture et le soutien financier de l’Arabie Saoudite, l’université islamique de Khartoum organise chaque année des concours de recrutement des futurs lauréats des bourses saoudiennes. Il faudrait aussi mettre dans ce cadre l’Université islamique du Sahel au Niger. De même, le séminaire de formation qui a lieu, chaque été, à Dakar, à l’Institut islamique, est clôturé par des examens dont le classement servira à sélectionner les futurs boursiers sénégalais de l’Université islamique de Médine.

Avant la seconde guerre du Golfe, en 1991, le Koweït octroyait de nombreuses bourses et avait la particularité d’être l’un des rares pays à permettre aux étudiants sénégalais de poursuivre leurs études dans d’autres disciplines autres que littéraires ou religieuses, dans des disciplines scientifiques par exemple (sciences de l’ingénieur). Le Maroc, propose deux sortes de bourses : celles destinées aux francophones et gérées par l’Etat, par le biais du Ministère de l’Education nationale, dans le cadre du conseil interministériel qui réunit les deux pays, et les autres décernées par des organisations religieuses, comme la Ligue des oulémas du Maroc et du Sénégal à des arabisants, généralement poursuivant des études islamiques à Fès ou à Al-Jadîdah.
L’Irak alors baasiste était, aussi, une des destinations des étudiants sénégalais arabophones tant qu’il était un partenaire circonstanciel du Sénégal, durant sa longue guerre qui l’opposait à l’Iran chiite. Ce fut la période des grands chantiers irakiens dont le Centre culturel Saddam Hussein à Dakar.

Dans le cadre de sa politique panarabe, La Syrie essayait de donner, à de nombreux sénégalais, la possibilité de poursuivre leurs études dans ses différentes universités à Damas et à Alep, par une aide apportée aux pays promouvant l’enseignement de l’arabe. On dirait que la lutte pour le leadership dans le monde arabe comportait, ainsi, un volet culturel qui se manifeste par la recherche d’influence dans les autres pays, même non arabes en en formant une partie de l’élite.
Derrière tous ces efforts de soutien de la langue arabe pour certains, et de la religion musulmane, pour d’autres, il y avait une volonté de se doter d’un statut de pays phare du monde arabe ou arabo-islamique, devant servir de modèle religieux et culturel. Nous reviendrons sur cette quête de modèle religieux qui donne lieu, quelques fois, à un véritable affrontement par mouvements islamiques ou confréries interposées, véritables relais dans des relations où le facteur religieux peut être déterminant par rapport aux autres ressources politiques ou diplomatiques.

Il s’agit, pour ces pays, de former le maximum d’étudiants étrangers, notamment africains, afin que ceux-ci, après leurs études, soient les « ambassadeurs » et promoteurs des cultures respectives dans lesquelles ils ont acquis leur formation. Autrement dit, le lieu d’acquisition de la culture est déterminant dans le choix des futurs partenaires, comme nous dira un de nos interlocuteurs, aujourd’hui à la tête d’un grand mouvement islamique soutenu par l’Arabie Saoudite. Les pays arabes ont certainement compris cette donne et en font un des éléments clés pour orienter leur politique africaine.
C’est ce lien qui fait d’eux les représentants d’un autre islam opposé ou alternatif à celui local, confrérique et presque spécifiquement sénégalais. Certes, des confréries auront des contacts avec l’extérieur mais sans que cela puisse avoir un impact sur leur orientation soufie. On pourrait penser à une stratégie d’adaptation ou, du moins, de résistance pour subsister dans un monde où il y a une interpénétration des enjeux. .L’enjeu même des associations islamiques fondées pour la plupart par des arabisants, réside dans ce double rôle de représenter, en tout cas, dans le discours, un islam anti-confrérique, militant et, généralement, contestataire. Est-ce le premier signe d’une opposition à un système verrouillé qui ne leur fait pas de place ?

Il est vrai qu’à travers l’action des associations islamiques il y a, quelques fois, une contestation du système confrérique, considéré comme statique et incapable d’ « internationaliser » l’islam sénégalais, de le connecter au reste de la Ummah. La politique étatique, de tout le temps, conçue comme « hostile à l’épanouissement et au développement de l’islam » dans un pays où les musulmans sont largement majoritaires est, aussi, la cible de leurs critiques. Ces deux types de contestations sont à la base de l’existence des associations islamiques du type moderne au Sénégal : un véritable paradoxe si l’on sait que les premiers lettrés ayant étudié dans le monde arabe furent les « enfants » des maisons confrériques.
Par cette opposition aux confréries qui, il est vrai, s’est beaucoup atténuée, quelques fois modérées par des circonstances sociopolitiques, et une attitude contestataire face à l’ordre institutionnel dans lequel, ils ont du mal à s’intégrer, les militants associatifs islamiques, essayent donc de s’affirmer ailleurs et autrement. La principale cause de leur exclusion du système, ainsi, contesté est le non-maniement de la langue officielle, le français.

Ils essayent, ainsi, de transférer le conflit ailleurs où leur maîtrise du débat religieux et de langue arabe, sacralisée dans les perceptions, leur permettra de mieux affronter l’Etat et ses institutions qui ne leur font aucune place. Ce capital symbolique, ils sauront aussi le réinvestir dans la production d’un contre-modèle, ou du moins, d’un modèle concurrent par rapport à celui des élites « francisées » pour, quelques fois, s’accaparer le débat religieux dont ils font un domaine réservé.

Arabisants et sphère politique : « Islamisation de la contestation » ou vrai mal d’intégration ?

Le concept d’islamisation de la contestation repris par Gilles Kepel pourrait, à première vue, s’appliquer à la stratégie des élites arabisantes. Parti du constat selon lequel leur intégration dans les circuits économiques et du pouvoir politique est entravée par, non pas un manque d’instruction, mais la non-maîtrise de la langue des institutions, les arabisants du Sénégal vont recourir à l’islam, ressource symbolique qu’ils maîtrisent mieux que quiconque, pour s’affirmer sur le terrain de la contestation . Cette dernière étant un thème éternellement porteur dans des contextes sociopolitiques particulièrement marqués par l’insuffisance des ressources en tout genre, constitue, pour eux, un véritable capital. Il sera investi et géré selon les fluctuations afin d’en tirer les profits dont ils sont privés ailleurs par un certain handicap linguistique.
Mais, quelque part, dans le cas du Sénégal, le concept d’islamisation de la contestation cher à G. Kepel serait plus ou moins réducteur car il s’agit en même temps d’une stratégie d’affirmation. Là où ils sont considérés comme d’un faible poids sur les institutions et la classe dirigeante, ils essayeront de peser sur les consciences populaires et massives, par une inégalable manipulation des symboles religieux. Conscients de la force de tels symboles, les pouvoirs publics, ne voulant pas s’inscrire dans une éternelle situation de conflits avec cette « élite frustrée », essayent de s’accorder les faveurs de partenaires qui peuvent être utiles, au moins, en matière de politique étrangère. Ce procédé est efficace et sans risques politiques internes, pour l’Etat, dans le sens où cette collaboration en politique étrangère avec les contestataires de l’ordre interne, n’entame en rien ses rapports « cordiaux » avec les confréries et leurs marabouts ; véritables alliés électoraux.

La première association islamique du Sénégal vit le jour au milieu des années 50 que. Elle est, d’ailleurs, née de la contestation d’une décision politique. Suite à la suppression des bourses d’études de Sénégalais en Algérie, en Tunisie et au Maroc, les étudiants, mécontents, formèrent, à leur retour au pays, l’Union Culturelle Musulmane dirigée depuis par Ahmed Iyane Thiam. Cette génération fut, par la suite, de proches collaborateurs du régime de Léopold Sédar Senghor, pourtant, à l’origine d’une telle décision.
Ils furent, dans leur majorité, intégrés dans les circuits étatiques, au sein des différents ministères. Sous cet aspect, Mar Fall , se posait la question à savoir si les arabisants constituent réellement une contre-élite ou de simples courtiers de l’Etat. Mais cette manière d’absorber la contestation par des rétributions matérielles ou symboliques montra, très vite, ses limites économiques, devant une raréfaction progressive des ressources et donc une intensification de la conflictualité.

Le sort des premiers arabisants fut fort différent de celui des générations suivantes qui auront du mal à trouver leur place dans un système dont la langue française demeure la clé et l’ascenseur social. Peut être que la première génération, qui, jusqu’ici, avait étudié dans le Maghreb, principalement, en Tunisie et fréquenté le célèbre collège franco-arabe de Dakar, avait plus de chance de servir l’Etat. Ils étaient principalement traducteurs, interprètes et même, pour certains, auxiliaires des Affaires étrangères dans les ambassades de la jeune République de Sénégal, dès 1960. Une section fut ouverte, dans la foulée, à l’ENAM, pour les y intégrer afin de servir la diplomatie sénégalaise dans le monde arabe.

Léopold Sédar Senghor, président de confession chrétienne, d’un pays à majorité musulmane, avait besoin de relais et d’émissaires auprès des partenaires arabes surtout dans les années 70 avec les terribles vagues de sécheresse qui frappèrent le Sénégal, à l’économie reposant essentiellement sur l’agriculture. Les fonds arabes étaient, alors, très prisés pour renflouer les caisses de l’Etat. Avec les chocs pétroliers successifs, les économies africaines, comme celles de tout le tiers-monde, étaient à la recherche de soutiens financiers.
Pour mieux bénéficier des pétrodollars, les Etats africains avaient développé une diplomatie active en direction du monde arabe qui cherchait, aussi, des soutiens politiques pour ses différentes causes. La présence, au Sénégal, d’une élite, produit des universités du monde arabe, se révéla, alors, un grand atout pour sa jeune diplomatie. Ainsi, les premiers arabisants furent largement associés à ces initiatives et devinrent de véritables collaborateurs de l’Etat, surtout, aux Affaires Etrangères.

Trouvant ce circuit saturé, la seconde génération aura le pressentiment d’être exclue et ne pourra espérer aucune ascension sociale. Cette génération produira de grandes figures d’opposants. Elle n’a jamais pu supporter cette exclusion injuste et de facto.
Les chefs confrériques, alliés d’un pouvoir se disant laïque, seront, de ce fait, la cible privilégiée des militants associatifs islamiques. De telles données que sont la collaboration avec l’Etat, la proximité ou l’opposition aux confréries sont des aspects importants qu’il faut prendre en compte pour analyser et comprendre l’orientation et les actions des associations islamiques.

De manière générale, plus elles sont proches des cercles confrériques ou de l’Etat, les associations tiennent un discours qu’on peut qualifier de modéré ou conciliateurs. Aussi, les associations se déclarant en rupture totale avec les confréries et marquant leur distance par rapport à l’action étatique s’inscrivent-elles plus dans une dimension internationale, se solidarisent avec d’autres mouvements islamiques du monde arabe et, par conséquent, se caractérisent par un certain radicalisme dans le discours et dans l’attitude face à l’action publique de l’Etat.
D’une certaine manière, il y a une évolution considérable du champ islamique sénégalais que les africanistes du Nord n’arrivent pas encore à intégrer. Ils continuent à fonctionner avec un schéma hérité des perceptions issues de la littérature coloniale sur l’islam sénégalais des années 50, fondé sur une dualité entre confréries et associations islamiques dites réformistes.

Il y a de cela plus de dix ans, lors d’un colloque, nous nous étions attiré les foudres des africanistes parisiens en appelant à un renouvellement des paradigmes dans l’approche de l’islam au Sud du Sahara, notamment au Sénégal, où nous parlions d’une transition islamique : le terrain religieux est devenu le catalyseur de la contestation, thème politique le plus porteur dans un contexte de grandes difficultés socio-économiques. L’autre signe de la reconfiguration du champ islamique sénégalais est cette montée en puissance, au sein même des confréries, de mouvements périphériques déplaçant les lignes traditionnelles pour ce qui est de la légitimité et du leadership. En même temps, une nouvelle génération d’arabisants, certes, divisée entre partisans d’une modernisation de l’islam et d’une islamisation de la modernité, est venue densifier et rendre encore plus complexe le champ habituel des interactions entre pouvoir politique et détenteurs de la parole religieuse écoutée.

Dans un tel environnement, une élite intellectuelle comme celle des arabisants ne manquera pas de faire entendre sa voix surtout si elle part du postulat selon lequel, le modèle qui a régné depuis les indépendances a déçu dans bien des domaines et surtout qu’elle peut massifier les rangs de la contestation en recrutant chez les déçus du système confrérique. C’est là où elle semble vouloir se poser en alternative venant se greffer à l’offre politique déjà abondante dans un pays en pleine recherche de modèles.

Dr. Bakary SAMBE, Politologue spécialiste du monde musulman, Chercheur à la European Foundation for Democracy, Bruxelles, bakary.sambe@gmail.com

La République en danger … à cause du voile !

Dimanche 30 mai 2010

La République en danger … à cause du voile !

Par Raphaël LIOGIER, Professeur des universités à Sciences Pô Aix-en-Provence, Directeur de l’Observatoire du religieux,

Contrairement à l’image menaçante répandue dans le grand public français les musulmans constituent indéniablement une des minorités sociales les plus pacifiques, les plus tolérantes, les plus calmes et les plus respectueuses des valeurs et lois de la République. Malgré cela, depuis le début des années 80 en particulier, son image s’est dégradée, devenant la cible de discriminations non seulement populaires (refus devenu banal de vendre ou de louer un appartement, de donner un stage ou un travail à un « arabo-musulman ») mais, ce qui est plus préoccupant, de discriminations institutionnalisées et, depuis 2004, légalisées.

Pourtant, les musulmans ne réagissent pas, compréhensifs vis-à-vis des frayeurs populaires, surtout depuis les attentats meurtriers du 11 septembre. C’est ainsi qu’ils ont accepté sans broncher de devenir les boucs émissaires privilégiés de ceux qui se pensent comme les « français de souche », se disant, sans doute, que la situation finirait bien par s’améliorer, que les préjugés finiraient par fondre devant leur comportement irréprochable. La loi du 15 mars 2004 interdisant le simple voile considéré comme musulman à l’école publique, accompagnée de toute une rhétorique juridique destinée à faire comme si tous les signes religieux étaient mis sur le même plan, ne les a pas trompés. Ils savaient qu’ils étaient dans le collimateur en raison de leur islamité doublée, souvent, de leur arabité, et pour rien d’autre, et ils décidèrent néanmoins de se soumettre à la loi, de l’appliquer scrupuleusement malgré tout, histoire de démontrer leur civisme. Pourtant, malgré tous leurs efforts, aujourd’hui encore plus qu’hier, lorsqu’un voyou caillasse un policier, lorsqu’un vol à la tire est commis dans une cité dite difficile, les « arabo-musulmans » qui « noyautent » les « quartiers » sont inlassablement associés à cette situation chaotique, même si justement, ils se battent tous les jours pour un retour à l’ordre, pour l’alphabétisation, pour l’éducation, contre le vandalisme, contre l’alcool, contre la drogue, contre les comportements anti-sociaux.

Revenons en arrière. Début des années 80, pour la première fois sont entendues les expressions de « sauvageons des cités », d’islamisation des « quartiers », mais c’est surtout la période de sortie brutale des 30 glorieuses, le passage de la prospérité économique à un chômage endémique qui touche non seulement les milieux ouvriers mais aussi les classes moyennes. C’est aussi à ce moment que la deuxième génération des français issus de l’immigration, français de naissance donc, se prend en main, passant du statut de minorité passive, subissant le regard de l’autre, à celui de minorité active, volontairement visible. Cette nouvelle façon de se comporter se traduit aussi par le fait de redécouvrir l’islam. Cette conjonction entre une crise économique forte qui touche toute la population et l’émergence de cette nouvelle minorité arabo-musulmane clairement française, installée définitivement « ici », sans oublier le contexte international de la première grande vague de terrorisme islamique, en Algérie en particulier, va engendrer un phénomène de rejet viscéral, incontrôlable rationnellement, qui sera dans un premier temps contenu, en quelque sorte, par les pouvoirs public qui cherchèrent à naturaliser l’islam, à le sculpter « républicainement », à lui donner une apparence « présentable » (par exemple en cherchant à tout prix à mettre en place une institution représentative des musulmans de France).

1989, première affaire du voile qui défraie la chronique assortie de discours haineux et des premières mesures publiques destinées à endiguer le phénomène. Puis, ce sera le 11 septembre. Entre temps, la France est passée d’une crise économique, à une crise sociale et bientôt à une crise symbolique profonde, dont l’aboutissement est le débat récent sur l’identité nationale. Ce pays, jadis centre intellectuel et culturel, s’est transformé en périphérie du monde anglo-saxon et bientôt de l’Asie. Le cinéma français sous perfusion a perdu de son lustre, la littérature française n’est presque plus traduite, la création artistique française est de moins en moins présente hors de l’Hexagone, bref la fameuse exception française n’est plus fameuse qu’ici. Emportés dans le tourbillon de la mondialisation, les français ont besoin de désigner des coupables pour ce désastre, des boucs émissaires qui, suivant la définition de René Girard, doivent être suffisamment visibles, différents, pour être visés, et suffisamment présents, proches, pour être à portée de main. C’est pour cela que le comportement irréprochable des musulmans, qui depuis 30 ans cherchent à se faire oublier, à vivre en bonne entente, n’y change rien. L’évolution des choses leur échappe complètement, parce que c’est un problème social qui touche l’ensemble de la société française, indépendamment de ce que font ou de ce que sont les musulmans.

Pour preuve de ce climat délétère délirant, la profonde irrationalité des arguments soulevés tour à tour pour interdire le voile intégral : argument féministe, alors qu’il est évident que ce voile est volontaire et n’a rien à voir avec la situation afghane, saoudienne ou autre ; argument humaniste, affirmant qu’on ne peut être digne d’être citoyen si l’on ne montre pas ses yeux, c’est ainsi qu’un des chroniqueurs du Grand Journal de Canal Plus devant une femme en voile intégral lui assènera qu’il ne peut lui parler parce qu’il ne la connaît pas ne pouvant distinguer ses yeux, alors même qu’il ne lui serait jamais venu à l’idée d’imposer aux multiples stars en lunettes noires reçues sur le même plateau une telle exigence ; argument sécuritaire, fondé sur l’idée étrange que l’on peut se cacher derrière le voile pour commettre un attentat ou pratiquer le vol à la tire, comme on peut le faire aussi derrière un casque de moto ou des bandages à la sortie de l’hôpital ; argument théologique, plutôt cocasse en situation de laïcité théorique, qui s’inspire d’interprétations coraniques reprises par les représentants de l’Etat ; et enfin, argument épidémique, s’en prenant à cette « gangrène » qui infiltre notre beau pays et le défigure. Ce dernier argument étant le plus répandu, celui qui revient toujours en dernière analyse, et qui est pourtant le plus irrationnel, fondé sur un rejet épidermique de l’autre. Il suffit de voir à quel point aujourd’hui on le retrouve non seulement dans les sites internet néo-templiers, nationalistes, et d’extrême droite en général, mais aussi, de plus en plus, dans les forums des grands journaux.

Mais le plus grave n’est pas là, car cela pourrait rester une folie populaire passagère comme il y en a tant. Le plus tragique est qu’une grande partie de la classe politique encourage et amplifie cette vague sans précédente de xénophobie. Je crois sincèrement que c’est cela la décadence, lorsqu’un nombre croissant de politiques sont corrompus par la plus vile des corruptions, non pas celle de l’argent typique du tiers-monde, mais la corruption populiste, qui conditionne des tactiques de carrières à l’exclusion de tout intérêt général. Car il est évident que la plupart des hommes politiques ne peuvent pas croire sérieusement que le voile intégral, qui ne concerne que quelques centaines de jeunes femmes un peu excentriques, qui, de surcroît, sont individualistes, dépolitisées, avec des idées et croyances proches de celles du new-age, menacent l’ordre public. Le phénomène en lui-même intéresse très peu la classe politique, pour preuve l’attitude de la Mission d’information de l’Assemblée Nationale qui n’a pas vraiment cherché à s’informer sur le sujet, mais seulement à auditionner le plus souvent des idéologues dont les discours étaient déjà connus, qu’ils soient « pour » ou qu’ils soient « contre » le voile intégral.

L’affaire du voile intégral, comme l’affaire Dreyfus jadis, manifeste un problème de société beaucoup plus profond, typique des dérives de notre époque : c’est l’ « opinion » qui construit la réalité légitime, même si cette opinion est elle aussi construite par ceux qui la suivent ! Les publicitaires bien sûr, mais de plus en plus souvent les politiques, les intellectuels, les artistes, envoient des signes à « l’opinion » en fonction des signes qu’ils reçoivent d’elles. C’est pourquoi la plupart des hommes politiques – ce qui n’était pas encore le cas dans les années 80 – consultent de plus en plus rarement des spécialistes de l’agriculture lorsqu’ils veulent faire une loi sur ce sujet, mais des conseillers en communication, autrement dit des spécialistes en signes, et ils se posent une seule question : quels signes pouvons-nous envoyer pour être le mieux perçu, le mieux apprécié possible ? Nous sommes entrés dans l’empire des signes décrit et décrié par Baudrillard !

Avec l’affaire du voile intégral ce cercle vicieux a atteint son paroxysme, favorisé par une classe politique dont nombre de membres ne croient plus en rien sauf à leur réélection, ne consultant que des experts en sondages et communications, et qui, se faisant, au lieu de juguler l’angoisse populaire fondée sur la méconnaissance, travaillent à l’amplifier, pour des raisons de basse tactique. Pour les uns afin d’apparaître en héros présidentiable, pour les autres afin de faire un croche patte à un concurrent. C’est l’effondrement de toute politique au sens d’Annah Arendt auquel nous assistons. En outre, une telle attitude d’apprenti sorcier, profondément irresponsable et cynique, est en train, pour le coup, de toucher maintenant la République dans ses fondements historiques. Dans les forums des grands journaux de nombreuses voix s’élèvent pour demander l’abolition de la Constitution et de son Conseil Constitutionnel, du Conseil d’Etat, institution ringarde ; et pour certains même, ce sont les Droits de l’homme qui ne sont plus adaptés à cette « situation d’urgence » ! Amnesty International a beau lancer une déclaration solennelle, plus rien n’y fait, la haine s’est répandue comme une traînée de poudre, le racisme et l’islamophobie se donnent maintenant la main, soutenus par les parlementaires qui veulent en finir eux aussi, en termes à peine dissimulés, avec la Constitution et les institutions trop gênantes. Ce n’est pas un hasard si dans le même temps, on entend des voix d’élus qui voudraient faire censurer un film qui évoque un événement douloureux de l’époque coloniale française, ce n’est pas un hasard si j’ai dû annuler dernièrement la soutenance de thèse d’un de mes doctorants marocains qui n’a pas obtenu de visa malgré la convocation de l’école doctorale… française, ce n’est pas un hasard si l’on songe sérieusement à retirer la nationalité française à « certains » français (alors que l’on ne saurait envisager cela pour un simple tueur en série, si toutefois il s’agit d’un tueur français « de souche » !).

Aujourd’hui, la République est menacée par certains de ceux qui, se faisant, usurpent l’honneur de la représenter, pour cause de démagogie maladive, prêts sans sourciller à jeter aux orties des siècles d’histoire, autrement dit la République elle-même avec tout ce qu’elle contient, et d’abord sa Constitution qui est, comme le mot le dit bien, son ossature, sa substance intime, ce qui fait de la France à proprement parler un Etat de droit, un Etat dans lequel il ne suffit pas d’être majoritaire pour avoir raison, mais dans lequel il faut aussi être juste. C’est l’Etat de droit qui est aujourd’hui fragilisé, et nullement à cause des musulmans. Cette période ressemble, toute proportion gardée bien sûr, à l’Allemagne de l’Entre-deux-guerres, un pays complexé par la défaite, écrasé par la crise économique, aujourd’hui nous dirions par la crise financière et identitaire, qui cherche des bouc émissaires, qui en appelle à un retour à la Nation, à ses racines, et qui, progressivement, abandonnent les attributs de l’Etat de droit à travers des lois de plus en plus discriminatoires.

L’histoire nous dit que quel que soit le comportement des populations visées, qu’elles obéissent sagement ou non à ces mêmes lois, essayant de se faire oublier, la fureur populaire ne s’apaisera pas. Hier c’était le simple voile à l’école, aujourd’hui le voile intégral dans les espaces publics, avec des déclarations autorisées inimaginables il y a encore une dizaine d’années, sur l’assimilation « forcée » des « arabo-musulmans » et même sur l’essence guerrière, misogyne et terroriste de l’islam. Il est évident que demain ce sera autre chose. Comme les catholiques eux mêmes au début des années 80 qui ont manifesté pour la défense de l’école sous contrat, il est probable que nous nous orientons vers un mouvement social de grande ampleur, seul susceptible d’ailleurs de faire revenir le personnel politique à la raison et à son expression républicaine, la Constitution de la République Française et les principes généraux du droit, garanties multi-séculaires de la survie de l’Etat de droit. Un tel mouvement social pacifique me semble aujourd’hui nécessaire non seulement dans l’intérêt des musulmans de France mais pour prémunir, tout bonnement, la République contre une dérive populiste qui ne pourrait que lui être fatale. J’ai bien peur que se dessine en tout cas une nouvelle fracture française autour de l’image du « musulman traître à la nation », un peu comme il y avait une ligne de fracture au début du siècle dernier entre les dreyfusards et les antidreyfusards qui a été à l’origine de toutes les dérives aussi haineuses qu’insensées de part et d’autre.

Raphaël LIOGIER, Professeur des universités à Sciences Pô Aix-en-Provence, Directeur de l’Observatoire du religieux, auteur de Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’Etat (Entrelacs, 2006)

Le dialogue judéo-musulman est-il pris en otage ?

Jeudi 27 mai 2010

Le dialogue judéo-musulman est-il pris en otage ?

« Le monde est vieux mais l’avenir sort du passé
comme le fromager d’un grain minuscule »
Proverbe malien

Par Bakary SAMBE

Le dialogue judéo-musulman serait-il prisonnier de l’exacerbation des communautarismes et des méfiances attisées par l’actualité internationale ? Ou bien, souffre-t-il des aléas d’un conflit qui empoisonne les perceptions que les deux « communautés » ont l’une de l’autre ? Au-delà de ces facteurs défavorables, s’est-on, aussi, efforcé de poser les vraies questions pour espérer des réponses adéquates ?
Sur les possibilités d’un tel dialogue entre juifs et musulmans, on devrait, tout d’abord, se poser la question de savoir si, entre islam et judaïsme, il y avait un conflit de valeurs ou un défaut de connaissance voire de reconnaissance mutuelle entre juifs et musulmans eux-mêmes. Je ne peux le croire au regard du référentiel commun aux deux religions se nourrissant du même monothéisme.
Le Coran est sans nuances sur ce référentiel commun et pose cette possibilité d’un dialogue en des termes très explicites : « Dites : «Nous croyons en Dieu, à ce qui nous a été révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et aux Tribus , à ce qui a été donné à Moïse et à Jésus , à ce qui a été révélé aux prophètes par leur Seigneur, sans établir entre eux aucune différence. Et c’est à Dieu que nous sommes entièrement soumis.», Sourate 2-Verset 136
De plus, le texte coranique, lui-même, qui, statistiquement, renferme plus d’allusions à Moïse, à Jésus qu’à Mohamed, semble donner le ton pour qu’une liberté puisse être prise et s’engager sur le chemin du dialogue avec les « Gens du Livre » en général. Cependant, demeure cet écueil historique qui fait que, généralement, les religions qui précèdent ont plus de mal à reconnaître celles qui les suivent, et les religions qui viennent après ont tendance à considérer qu’elles détiennent « le mot de la fin » en accusent celles qui précèdent d’avoir subi des « altérations ». L’islam ou plutôt la lecture que des musulmans disposés au dialogue pourrait fournir un cadre confortable pour impulser une réelle dynamique d’échanges.
Hormis les convergences de vues en ce qui concerne le monothéisme, c’est dans ce sens que l’héritage spirituel commun, depuis l’Andalousie, pourrait être mis à contribution pour alimenter cette « discussion courtoise » avec le judaïsme.
Pour ce faire, il faudrait plus souvent insister sur ce qui peut rapprocher et gérer les divergences avec intelligence mais surtout un souci de concorde. Pourtant, en plein Moyen Age, deux fils de Cordoue, contemporains l’un à l’autre, nous avaient, à leur manière, servi d’exemple : Averroès ou Ibn Rushd (1123-1198) et Moïse Maïmonide (1135-1204) ont non seulement échangé et se sont mutuellement enrichi, mais fait dialoguer leur propre conception de la spiritualité. C’est à cette époque extraordinaire où l’on parlait d’une parfaite symbiose judéo-arabe qui a même eu à provoquer un brassage inouï ayant about à une hellénisation de la pensée juive par l’intermédiaire de l’islam.
L’espace spirituel avait, donc, été ce terrain de sagesse privilégié où soufis et autres savants juifs avaient pu élaborer une sorte d’humanisme spirituel (et j’ose l’oxymore !) avant l’heure.

Il serait important, aujourd’hui, au milieu d’un culte des particularismes et des communautarismes de tous bords, de rappeler les fructueux échanges intellectuels et spirituels entre Moïse Maïmonide et Bahya Ibn Paquda, par exemple. Cet héritage commun fondé sur le dialogue a même été merveilleusement perpétué par les successeurs de Maïmonide, notamment, Abraham Abulafya, et Obayda qui avaient des affinités certaines avec le grand soufi Ibn Arabî et même Al-Ghazâlî.

Qu’est-ce qui a donc mis fin à cet esprit-là, à cette ouverture et ce sens du dialogue sinon la prédominance des courants intégristes des deux bords ? La fermeture de la porte de l’ijtihâd du côté musulman qui a condamné à une reproduction irréfléchie d’une pensée sacralisée et sur laquelle il n’était plus permis de jeter un regard critique, n’aura pas été étrangère à un tel fait. Aussi, des crispations ont-elles traversé les communautés juives et les lectures littéralistes y ont fini par prendre le dessus sur l’exégèse favorable au dialogue et à l’ouverture de telle sorte que l’on s’est enfermé dans la lettre des textes sacrés en en tuant l’esprit.

Il est sûr, comme par le passé, que c’est seulement dans l’esprit que la retrouvaille est possible surtout si l’on considère que le texte coranique ne met pas de frein à cette reconnaissance sincère. C’est ce qui pourrait, entre autres, se dégager du verset suivant : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui ont adopté le judaïsme, les chrétiens, les sabéens, quiconque parmi eux a cru en Dieu, au Jugement dernier et a pratiqué le bien trouvera sa récompense auprès de son Seigneur et ne ressentira ni crainte ni chagrin.
Sourate 2-Verset 62.

Mais cette sincérité doit aussi appeler à ne pas occulter, les énoncés de nos livres respectifs qui vont à l’encontre de cette retrouvaille, aujourd’hui, plus que nécessaire.

Comment faire alors ? Faudrait-il considérer ces énoncés qui émaillent nos livres respectifs pourtant attribués à un même Dieu comme des sentences irrévocables nous condamnant à la méfiance les uns par rapport aux autres ? Ou bien, justement, pour rejoindre l’esprit évoqué plus haut, ne faudra-t-il pas, plutôt, les remettre dans leur contexte et ainsi faire preuve d’un dépassement pour les nécessités d’une concorde indispensable ?
Ce ne sera pas tâche facile si l’on sait, dores et déjà, les réserves des camps conservateurs qui, le plus souvent, par simple abus de conscience, contrôlent l’interprétation et font une OPA idéologique sur l’exégèse.

Dans le contexte musulman, il s’agira, sans doute, d’une relecture de ce verset que les attiseurs de haine préfèrent mettre en avant comme pour condamner un dialogue avant même qu’il ne prenne réellement la forme qu’exige l’impératif de paix dans notre monde contemporain. Comment faudrait-il lire alors ce verset qui proclame : « Tu trouveras certainement que les juifs et les polythéistes sont les ennemis les plus acharnés des croyants. Et tu trouveras que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : « Nous sommes chrétiens. » C’est qu’ils comptent parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne sont point orgueilleux. » Sourate 5 -Verset 82
Avant nous, cette question s’était posée et avait reçu des ébauches de réponses sur lesquelles il faudrait revenir. Tout un débat aujourd’hui occulté se pose, pourtant, autour du terme « croyant » qui traduirait ipso facto le mot « mu’minûn ou al-ladîna âmanû». Comme l’explique Mohamed-Chérif Ferjani avec un excellent travail de terminologie, le terme « mu’min » faisait référence à tous ceux qui adhéraient à ce pacte social voire politique (de non agression) et n’avait aucune connotation religieuse dans ce contexte de Médine du 7ème siècle. On peut, pour cela, se référer au Lisân al-‘arab où on trouve les sens socio-politiques du couple sémantique mu’min/kâfir qui, sur un plan étymologique, n’a rien à voir avec cette dichotomie idéologique largement entretenue pour finir par être injustement entérinée entre « croyants » et « incroyants ».
Si, ensuite, nous considérons ce verset et le replaçons dans ce même contexte Médinois, nous en comprendrons mieux le sens. Entre-t-il dans le cadre du dogme et des principes premiers de l’islam ou traduit-il l’esprit d’un contexte de velléités entre juifs et musulmans qui ont abouti aux drames que l’on sait ? Autrement dit, comme le suggérait pertinemment un certain Mohamed Mahmoud Taha dans Le second message de l’islam, ces genres d’énoncés ne font-ils pas partie de ce message-là même qui devait prendre en charge la réalité politique et séculière d’une communauté historiquement située et non forcément partie intégrante d’un dogme intangible ?
En tout cas, vouloir interpréter ce verset manipulé par les bellicistes comme ayant une portée générale et définitive serait, non seulement une volonté de compromettre l’esprit du dialogue, mais une ignorance totale de la nécessité de prendre en compte les réalités du « moment coranique » qui n’avait pas les mêmes exigences que celui que nous vivons comme l’a si bien expliqué l’Imam Tarek Oubrou de Bordeaux.
Loin d’exprimer une quelconque particularité, cette position s’inscrit, parfaitement, dans la nécessité admise par tous les théologiens de prendre en compte ce qu’ils appellent, eux-mêmes, les « asbâbu-l- nuzûl », causes ou contextes de révélation.

Il faudra, donc, oser franchir ce cap et avoir le courage d’un discours cohérent, loin de toute duplicité, aussi bien au sein de sa propre « communauté » qu’à l’extérieur de celle-ci !
Mes échanges avec certains Rabbis montrent, malheureusement, la difficulté d’un tel travail d’interprétation au sein du judaïsme comme les attitudes inflexibles ainsi que les lectures littéralistes et puritaines de certains radicaux musulmans laissent peu de champ à un tel esprit.

C’est dans ce sens que les modérés des deux côtés, désireux d’incarner cette « communauté du juste milieu » (dite Ummatan waçatan, par le Coran lui-même) doivent prendre leurs responsabilités et oser le pas du dialogue comme les extrêmes défient, encore, la logique du vivre ensemble en ce début du XXI ème siècle.
Autrement dit, l’arrogance de ceux qui dressent encore des murs d’incompréhension entre les hommes, ne doit pas faire fléchir la volonté de ceux qui sont prêts à ériger des ponts pour favoriser la rencontre et le dialogue. Sans pour autant tomber dans l’excès d’espérance, on peut, quand même, croire à l’avenir de l’audace. Ce qui pourrait être rassurant, c’est que bien des utopies du passé commencent à se révéler, de jour en jour, en évidentes vérités prématurées

Bakary SAMBE
bakary.sambe@gmail.com

Islamisme radical et violence :’Il faut balayer devant notre porte’ -Entretien avec Abdelwahab Meddeb

Vendredi 15 janvier 2010

Islamisme radical et violence : »‘Il faut balayer devant notre porte’ »

(Source: Portail de l’Unesco)


L’écrivain et poète tunisien revient sur la généalogie de l’intégrisme islamique. Aujourd’hui, il voit dans l’autocritique le plus sûr moyen de sortir le monde musulman de la crise morale et politique où il s’enfonce.     


Pensez-vous que les attentats commis par des islamistes soient un phénomène religieux ou le symptôme de la frustration politique des musulmans ?

Le mouvement intégriste est doublement alimenté. C’est à la fois un mouvement insurrectionnel, révolutionnaire, et un phénomène qui se nourrit d’éléments puisés dans l’histoire et la tradition islamiques. Toutefois, on ne peut pas dire que les attentats soient un phénomène religieux. L’utilisation du suicide, au nom de la politique ou de la religion pour tuer aveuglément n’a jamais existé dans l’islam, jamais. Certains prétendent le contraire en rappelant les attentats perpétrés par les Ismaéliens au Moyen-Âge. Or, ce phénomène est très particulier : il s’agissait d’attaques contre l’autorité sunnite venant d’un mouvement millénariste chiite ; d’autre part, les Ismaéliens pratiquaient l’assassinat politique de manière ciblée, sans jamais toucher aux civils. Ils visaient leurs ennemis, des théologiens ou des représentants de l’autorité. Non, ce qui se passe aujourd’hui est plutôt à rapprocher du mouvement nihiliste occidental.

C’est-à-dire ?

Ce mouvement a commencé avec les anarchistes au XIXe siècle. Il a été illustré par Dostoïevski dans les Possédés. Il puisait ses adeptes dans les milieux de la frustration. L’écrivain italien Solmi a montré que le révolutionnaire type naît dans les sphères semi-intellectuelles : il s’agit souvent d’instituteurs, c’est-à-dire de prétendants intellectuels qui n’ont pas les moyens d’être reconnus. C’est également chez les semi-lettrés que se recrutent les terroristes musulmans. Avec la démographie et la démocratisation d’un enseignement médiocre, ces semi-lettrés constituent une immense masse rongée par le ressentiment. Nombre de musulmans ne supportent pas l’état de faiblesse qui est le leur et qui leur a été révélé depuis Bonaparte. Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’islam n’a pas trouvé les moyens de riposter à l’hégémonie occidentale. De nos jours, nombreux sont ceux qui se sentent tellement impuissants face à l’hyper-puissance américaine que la violence sacrificielle leur apparaît comme la seule réponse.

Vous dites dans votre livre La Maladie de l’islam que cette religion est, plus qu’une autre, un terreau fertile pour l’intégrisme. Pourquoi ?

Il est vrai que le radicalisme qui prêche le takfir (l’excommunication) est né avec la première secte de l’islam, les kharidjites, dès le VIIe siècle. Il est vrai aussi qu’un violent débat est né dès la deuxième génération de musulmans et qu’il s’est souvent soldé par des affrontements armés entre les littéralistes et les allégoristes, c’est-à-dire ceux qui ne voyaient dans le Coran qu’un sens unique et ceux qui le lisaient dans l’ambivalence du sens, ce qui réclame l’interprétation. Toutefois, ce débat n’est pas propre à l’islam ; il traverse toutes les religions.

Tout système engendre une maladie. Si les chrétiens se portent mieux que les autres de nos jours, c’est qu’ils ont passé des siècles à dénoncer la maladie du christianisme. Tout ce qui s’est fait de neuf dans la tradition occidentale après le Moyen-Âge s’est construit dans la critique de la religion, contre soi et non pas avec soi. D’Érasme à Schopenhauer, en passant par Voltaire, Nietzsche et Kierkegaard, nombre de penseurs ont dénoncé les maux du christianisme. Ils en ont démonté les ressorts et les illusions.

Le problème, c’est qu’en islam, ce travail critique est à peine amorcé. Même des musulmans éclairés ne supportent pas qu’on applique à leur croyance la métaphore de la maladie : c’est pour cela que le titre de mon livre en arabe a été modifié (voir encadré). Cependant, depuis les attentats de Ryad et de Casablanca en mai 2003, cette métaphore commence à se retrouver jusque chez des théologiens. Bien entendu, je ne dis pas que d’autres religions n’auraient pas besoin du même examen de conscience. Mais ce n’est pas à moi d’écrire sur la maladie du judaïsme ou sur celle du puritanisme protestant. Je préfère balayer devant ma porte.

Pouvez-vous rappeler comment s’est construite l’idéologie intégriste musulmane ?

Cette idéologie procède d’une combinaison de trois éléments. Il faut chercher le premier dans la lettre même du Coran. Il y a par exemple ce fameux « verset de l’épée », qui ordonne de pourchasser et de tuer tous les polythéistes. Selon les intégristes, ce verset annule toutes les nuances de tolérance contenues dans le Coran.

Le deuxième élément renvoie au courant de pensée littéraliste qui s’est développé au fil des siècles. Il s’est incarné de façon spectaculaire dans le fondateur de l’une des quatre écoles orthodoxes de l’islam, Ibn Hanbal (780-855). Ce théologien né à Bagdad a combattu les mu’tazilites, c’est-à-dire le courant rationaliste soutenu par le pouvoir de Bagdad au IXe siècle. Il a d’ailleurs été mis en prison et persécuté pour ses idées rigoristes. Après sa mort, ses disciples ont radicalisé sa pensée. Par exemple, les intégristes actuels, qui se réclament du hanbalisme, usent abondamment du takfir, alors qu’Ibn Hanbal lui-même récusait cette notion.

Le deuxième homme clé de ce courant traditionaliste, c’est le penseur hanbalite Ibn Taymiyya (1263-1328). A côté d’une œuvre monumentale, il a écrit un petit livre intitulé As-siyassa ash-Shar’ia (« la politique au nom de la loi divine »), qui constitue le bréviaire de l’intégriste. A son époque, Ibn Taymiyya a été critiqué, y compris au sein de l’école hanbalite, et a passé une partie de sa vie en prison. Mais aujourd’hui, il est une référence centrale pour les intégristes.

Le troisième pilier de l’idéologie intégriste s’appelle Ibn Abd Al Wahhab, qui voulait le retour à la lettre la plus radicale. Ce Saoudien, reprenant la théorie d’Ibn Taymiyya, refusait toute forme d’intercession entre Dieu et les hommes. C’est à lui que l’on doit la disparition de toutes les tombes de saints en Arabie et la destruction des rites propres au soufisme populaire, très riches d’un point de vue anthropologique. Les idées d’Ibn Abd Al Wahhab (1703-1792) ont été décriées de son vivant, avant de devenir la doctrine officielle de l’Arabie saoudite.

Et quelles sont les causes externes de l’intégrisme ?

Elles remontent à l’expédition de Bonaparte en Égypte, au choc de la rencontre avec l’Occident. Les peuples du Moyen-Orient découvrent que l’Europe est puissante et qu’ils occupent désormais la place du faible. La première réaction, qui s’est manifestée vers 1830, a été le projet de modernisation de l’Égypte de Mohamed Ali. L’intellectuel Rifaa Al Tahtawi (1801-1874) représente ce mouvement de pensée. Il entreprend tout un travail de traduction de manuels scientifiques. Dans le domaine théologico-politique, les cheikhs Al Afghani (1838-1897) et Mohammed Abduh (1849-1905) vont ensuite créer ce qu’on appelle la salafiya, une sorte de fondamentalisme, qu’il ne faut pas confondre avec l’intégrisme.

Quelle est la différence entre intégrisme et fondamentalisme ?

Afghani et Abduh ont été défaits historiquement mais leur démarche était plus ouverte. Que cherchaient-ils ? Ils voulaient revenir aux fondements de l’islam pour les adapter de manière à reconstruire les sociétés musulmanes en tenant compte de l’apport occidental, à savoir la démocratie et le parlementarisme. Leur projet était d’utiliser ces concepts pour lutter contre l’emprise coloniale et le despotisme local. D’ailleurs, leur lieu de réunion au Caire était le café Al Barlaman (le Parlement).

Comment est-on passé de ce fondamentalisme moderniste à l’intégrisme ?

Par glissements progressifs. Dans la descendance de ce fondamentalisme, il y a un chaînon intermédiaire qui est Rachid Ridha (1865-1935). Cet homme commence par reprendre les idées de Abduh et par critiquer le wahhabisme, qui fait parler de lui au début du XXe siècle et finira par s’imposer en Arabie en 1932. Mais à la fin de sa vie, Ridha change de direction et écrit un texte favorable au wahhabisme, qui n’est pas seulement opportuniste. Il signale l’évolution de l’homme, à une époque de conquête coloniale qui voit la montée de l’anti-occidentalisme.

C’est donc dans les années 1920 qu’est né l’intégrisme…

Oui, avec l’élève de Rachid Ridha, Hassan Al Banna (1906-1949), resté célèbre pour avoir créé les Frères musulmans en Egypte en 1928. On passe alors à un anti-occidentalisme virulent. La démocratie est présentée comme une supercherie et une idéologie de domination. Si elle existait, dit Hassan Al Banna, comment pourrait-il y avoir du colonialisme ? Il en conclut que les pays musulmans n’ont pas besoin de l’Occident mais, plutôt, de rénover leur système politique par leurs moyens propres. On passe donc, si l’on veut, d’un mot d’ordre qui appelait à la modernisation de l’islam à un autre, qui prêche l’islamisation de la modernité. Par exemple, au lieu de défendre le système parlementaire, on s’appuie sur le Coran, on en extrait le mot choura pour le substituer au mot barlaman. Or, la choura n’a rien à voir avec le parlementarisme : elle n’est pas fondée sur l’élection et l’égalité ; il s’agit d’une simple instance de consultation, qui guide le prince dans ses décisions.

Comment ces idées ont-elles été accueillies ?

Dans un premier temps, les Frères musulmans ont fait l’expérience de la répression, du despotisme nationaliste, de l’émergence post-coloniale de l’État totalitaire. Dans la tradition, le despotisme s’exerçait dans le cadre de l’État minimum. Mais à l’âge de la technique, on est passé à l’État maximum dans tous les pays arabes, où le modèle du parti-État a triomphé. Et les intégristes ont gagné du terrain au fur et à mesure que ce modèle a trouvé ses limites. Ils ont bénéficié de l’échec du nationalisme arabe, de la défaite de 1967 contre Israël, de l’échec du développement et de l’élimination de toute forme d’expression politique. Un élément nouveau est intervenu avec la montée en puissance du pouvoir saoudien après le choc pétrolier de 1973.

Les pétrodollars ont alors aidé à la diffusion spectaculaire d’un islam rigoriste fondé sur la seule orthopraxie : la stricte observance du culte est devenue la base de la censure sociale et a effacé les pratiques locales au profit d’un islam uniformisé.

Mais comment en est-on arrivé à la dérive terroriste ?

Avec la fin du nassérisme et l’arrivée de Sadate au pouvoir en Égypte, on a assisté à une migration d’Egyptiens semi-lettrés en Arabie saoudite, où les idées des Frères musulmans se sont mariées avec le wahhabisme. Puis il y a eu une deuxième rencontre, explosive, en Afghanistan : c’est la jonction égypto-saoudo-pakistanaise dans le cadre du djihad, tel qu’il était orchestré et encadré par les États-Unis pour lutter contre l’invasion soviétique. Vous connaissez la suite.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Aujourd’hui, le monde musulman est en situation de guerre civile. Mais tout un corpus d’œuvres critiques est en train de se constituer. En France, la révolution de 1789 a été précédée par deux siècles de travail intellectuel.

Actuellement, dans la violence de l’histoire, la pensée critique s’étend, notamment dans le monde chiite. En Iran, le concept de vilayat e-faqih1 introduit par Khomeiny est théologiquement critiqué. En Iraq, l’idée d’un califat spirituel, qui suppose une séparation du religieux et du politique, semble prendre corps dans la majorité chiite. Quant à l’Arabie saoudite, si elle ne veut pas imploser, elle va devoir résoudre la contradiction entre son discours religieux qui conduit à l’anti-occidentalisme et son alliance géopolitique avec les États-Unis.

Et les opinions publiques, de quel côté penchent-elles ?
Depuis les années 70, un intégrisme diffus s’est développé dans les sociétés arabo-musulmanes. Mais on assiste peut-être aujourd’hui au début du reflux. Les attentats perpétrés dans plusieurs pays musulmans ont été reçus comme un choc par les opinions. L’enjeu maintenant, c’est de séparer l’islam de l’islamisme. Il faut agir pour que l’islam participe à la guerre contre l’intégrisme.

1.Théorie qui fonde la théocratie chiite iranienne et fait de l’imam suprême le représentant de Dieu sur Terre.  

La citoyenneté : le parent pauvre d’un débat sur l’identité nationale appauvrissant…

Vendredi 15 janvier 2010

La citoyenneté : le parent pauvre d’un débat

sur l’identité nationale appauvrissant… 

Par Haoues SENIGUER

Depuis que s’est ouvert le débat sur l’identité nationale, hélas véritable fourre-tout et défouloir en temps de crise morale, la classe politique a littéralement perdu le sens des responsabilités et des priorités. Avec à la clé, la défiance de plus en plus aigüe de nombreux segments de la société  au premier rang desquels celui des laissés-pour-compte de l’intégration sociale et économique qui attendent toujours des signaux forts en leur direction : les minorités dites « visibles ». Force est de reconnaître, en marge de ce débat houleux, que les dérapages verbaux en tout genre ne cessent de se multiplier avec une gradation inquiétante et des accents parfois ouvertement racistes et clairement islamophobes y compris de la part d’élus de la République. On a la désagréable impression que c’est un peu à qui ira le plus loin en besogne la fois d’après renchérissant toujours d’avantage sur une identité nationale fantasmée ! 

En effet,  ceux dont on est  pourtant en droit d’attendre au moins une impartialité liée à leur fonction, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui ont obtenu le mandat d’un peuple divers tant dans sa composition ethnique que religieuse, sont malheureusement les plus maladroits et les moins exemplaires en la matière. Quelle image détestable donne-t-on de la France et de la classe politique française à l’étranger ! Un seul effet positif dans ce marasme généralisé, les masques longtemps portés par les chantres du républicanisme abstrait (Liberté, Egalité, Fraternité) sont en train de tomber…Chacun en mesure à présent les limites.  Beaucoup d’élus de la nation disent vouloir taire les appartenances supposées ou réelles de leurs co-sociétaires en ne considérant que l’individu sous sa seule dimension de citoyen alors même, qu’avec ce débat sur l’identité nationale, c’est l’effet inverse qui est en train de se produire. En effet, l’identité nationale se lit telle une injonction faite principalement aux « minorités visibles » : comme si il était exigé de leur part, plus que n’importe quel autre citoyen, qu’elles se dépouillent de leurs derniers oripeaux communautaires pour faire pleinement corps avec la nation.

Chasser par la porte, la doctrine assimilationniste, naguère investie par l’Empire colonial français, est en train de faire un retour fracassant par les fenêtres de notre maison commune ; en l’occurrence notre chère République. Ce qui était censé  rassembler et rapprocher les Français est en train de les diviser davantage, en stigmatisant non seulement une partie d’entre eux, au motif de considérations ethno-nationalistes et religieuses supposées ou réelles, mais également, de façon plus indirecte sans doute, la communauté des chercheurs complètement dessaisis d’un sujet qui a pourtant besoin d’être traité de manière a-partisane ou a-idéologique pour éviter précisément la récupération politicienne et la chasse aux sorcières. 

Contrairement aux effets de manche de l’actuel Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire (qu’en est-il au juste de cette ultime attribution qui mériterait beaucoup plus d’intérêt de la part de nos gouvernants), il n’est, pour l’heure, aucun autre sujet national plus clivant. Le fait que personne ou presque ne parlait d’identité nationale dans le tissu de notre nation, avant que l’ex-candidat aux premier et deuxième tours des dernières élections présidentielles n’en parlât durant sa campagne, nous démontre amplement, s’il en est, que cette question était à l’évidence inopportune et absente de la préoccupation quotidienne des administrés. Pourquoi au juste avoir ouvert la boîte de Pandore qui se traduit aujourd’hui par une espèce de banalisation du rejet de l’autre à tous les niveaux de la société ? Car se poser la question de l’identité nationale, c’est en quelque sorte susciter un problème qui ne se posait pas hier sauf pour des mouvements nationalistes (preuve que l’identité nationale est moins un problème qu’une question éminemment inopportune), créant ainsi un malaise supplémentaire vraiment mal venu dans l’actuelle conjoncture socioéconomique. Aurait-on oublié les inégalités criantes qui touchent les Français aux origines tenues suspectes ? Par ailleurs, en quoi est ce que l’amassement de définitions  rendraient-elles plus effective l’intégration si tel était bien l’objectif du gouvernement et du parti majoritaire ? Ce dont personnellement nous doutons fort.

En effet, d’autres considérations hélas beaucoup moins nobles semblent dominer et se jouer dans les coulisses du pouvoir… Ce qui est pour le moins surprenant dans le miroir aux alouettes que constitue le débat sur l’identité nationale, c’est que la question de la citoyenneté est complètement ignorée aussi bien par les artisans du projet et du débat que par ses contempteurs. Il m’est avis que le plus crucial en ces temps de violence sociale, est de reconsidérer la citoyenneté et de lui redonner toutes ses lettres de noblesse. Une citoyenneté qui met en valeur les droits et les devoirs des individus sans être systématiquement mise en regard avec le background ethnique, communautaire et/ou religieux non pour le neutraliser mais comme pour mieux le nier. Autrement dit, il ne s’agit pas, comme dans le cas de l’identité nationale, de mettre en opposition culture et/ou religion majoritaire versus culture et/ou religion minoritaire à partir d’un schéma préétabli ou d’un quelconque idéal type.   En effet, combien sont ces Français, de tous horizons sociaux, religieux et communautaires, à s’engager activement dans les associations, dans les études, longues quelquefois, avec des moyens souvent fort modestes ; autant de manifestations de la vitalité de la société civile dans l’étendue de sa diversité. Si nos élites voulaient réellement mesurer les capacités réelles de leurs concitoyens de toutes origines à faire pleinement corps avec la nation, ils regarderaient davantage vers ces Français qui participent de la vitalité de la France au travers de leurs activités sociales, leur souci de réussir leurs études, de vivre ensemble, de contribuer de la sorte à la fabrique d’un nouvel universel français ; celui qui voit dans la multi-dimensionnalité des individus non une remise en cause de l’identité nationale mais une plus-value au rayonnement de la France dans le monde. 

OPERATION INOND’ACTION AU SENEGAL: Serigne Mansour Sy Djamil lance une initiative en faveur des sinistrés

Dimanche 27 décembre 2009

OPERATION INOND’ACTION AU SENEGAL:

Serigne Mansour Sy Djamil lance une initiative en faveur des sinistrés

Présentation du programme Inond’action et de ses Objectifs : 

A l’instar des années passées, les inondations ont encore touché, en cet hivernage 2009, les quartiers de la banlieue de Dakar et d’autres régions du Sénégal, plongeant des milliers de familles dans la détresse. Cette situation a entraîné le déplacement massif des populations, qui trouvent refuge dans des camps de fortune (école, camp militaire). Certaines familles sont dans l’obligation de mettre leur progéniture à l’abri en les confiant à des amis ou parents vivants dans des zones épargnées. Ces enfants victimes des inondations subissent une angoisse permanente  nuisible à leur équilibre. C’est pourquoi la solidarité est une exigence morale. Les citoyens ont le devoir d’agir individuellement et collectivement, chacun selon ses moyens, compétences, talents et ses possibilités pour alléger la souffrance des démunis. La compassion des hommes envers leurs frères sans distinction de race, d’origine de religion, est une condition nécessaire pour la construction d’une société plus juste et plus humaine. Les enfants constituent le segment le plus vulnérable de la population. C’est pourquoi, l’opération Inond’action a été lancée par les organisations suivantes : La Rencontre des Jeunes Internautes pour la Solidarité, la DAHIRA des Etudiants Seydi Djamil rattachée à la HADARA de Serigne Moustapha Sy Djamil de FASS et de France,  le Collectif de Concertation pour le Développement et le Mouvement des Eclaireurs du Sénégal. Des Idées aux Actes : En 2009, l’action de l’Opération a essentiellement porté sur l’organisation de deux camps de vacances (au CIFOP de MBORO et au Collège Africain Sport Etudes). Ces camps de vacances ont accueilli 500 enfants qui ont pu bénéficier d’un programme pédagogique axé sur la santé et le service communautaire, la citoyenneté, le NTIC, l’éducation environnementale… 

Faire un don : Pour offrir votre soutien à l’opération INONDACTION, vous pouvez : -          Faire un don de 10 euros par an -          Dons matériels : Vêtements ou fournitures scolaires en bon état 

Contact en France Ousmane NIANG : ousmane209@hotmail.com  Ahmeth SARR : metzo_79@yahoo.fr Daouda SECK : daouda15@hotmail.com www.inondaction.com (version beta et amélioration du site prévue prochainement)  NB : Pour toute information, merci de nous contacter par mail 

Le voile, la Burqa : Ils ont dit……

Mardi 28 juillet 2009

burqa.jpgLe voile, la Burqa : Ils ont dit……

- Elisabeth Badinter s’adresse à celles qui portent volontairement la burqa : 

« Après que les plus hautes autorités religieuses musulmanes ont déclaré que les vêtements qui couvrent la totalité du corps et du visage ne relèvent pas du commandement religieux mais de la tradition, wahhabite (Arabie Saoudite) pour l’un, pachtoune (Afghanistan/Pakistan) pour l’autre, allez-vous continuer à cacher l’intégralité de votre visage ?

Ainsi dissimulée au regard d’au trui, vous devez bien vous rendre compte que vous suscitez la défiance et la peur, des enfants comme des adultes. Sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu’à la connivence d’un sourire ? Dans une démocratie moderne, où l’on tente d’instaurer transparence et égalité des sexes, vous nous signifiez brutalement que tout ceci n’est pas votre affaire, que les relations avec les autres ne vous concernent pas et que nos combats ne sont pas les vôtres.

Alors je m’interroge : pourquoi ne pas gagner les terres saoudiennes ou afghanes où nul ne vous demandera de montrer votre visage, où vos filles seront voilées à leur tour, où votre époux pourra être polygame et vous répudier quand bon lui semble, ce qui fait tant souffrir nombre de femmes là- bas ?

En vérité, vous utilisez les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie. Subversion, provocation ou ignorance, le scandale est moins l’offense de votre rejet que la gifle que vous adressez à toutes vos soeurs opprimées qui, elles, risquent la mort pour jouir enfin des libertés que vous méprisez. C’est aujourd’hui votre choix, mais qui sait si demain vous ne serez pas heureuses de pouvoir en changer. Elles ne le peuvent pas… Pensez-y» Elisabeth Badinter : Le Nouvel Observateur



- «On n’empêche pas les gens de se balader le nombril à l’air, je ne vois pas pourquoi on les empêcherait de se balader avec un voile sur la tête, à une condition: que ce soit voulu et non subi», a déclaré Alain Juppé.

                         

- «Qu’on se promène avec un nez rouge ou une burqa, cela relève des libertés individuelles», a jugé le député UMP et maire de Vannes François Goulard

                           

- « En France, toute jeune fille qui veut porter le voile peut le faire. C’est sa liberté« , avait réagi Nicolas Sarkozy au discours d’Obama.

                                              

- « la stigmatisation, ça ne me semble pas être une bonne solution. Je ne pense pas que l’interdiction brutale va amener quelque chose de positif« , a déclaré Mme Duflot, secrétaire des Verts, jeudi sur Canal+.

« Je ne sais pas quelle est la solution magistrale mais ce qui est sûr, c’est que s’empoigner sur le sujet et faire des grandes phrases ne me semble pas être la bonne démarche« , a ajouté la secrétaire nationale des Verts.

Le risque d’une interdiction c’est que ces femmes « disparaissent de notre vue mais que ce soit pire que la situation actuelle qui profondément me choque« .

                                           

- Réagissant sur France info, la secrétaire d’Etat à la Ville, Fadela Amara, a plaidé pour l’interdiction de la burqa. Laquelle, selon elle, «n’est que l’expression visible et physique des fondamentalistes et des intégristes». «Au nom de la démocratie, de la République, du respect des femmes, (…) et des combats qu’elles ont menés, on doit tout faire pour stopper la propagation des burqas», a encore déclaré l’ancienne présidente de l’association NPNS, en marge d’un déplacement aux Mureaux (Yvelines).

                                   

- Le ministre de l’Immigration, Eric Besson, n’a, par contre, jugé «pas opportun de relancer une polémique» sur les signes religieux: «la loi a déjà énoncé un certain nombre de règles du vivre ensemble, la loi dit qu’on ne peut pas porter le voile dans un certain nombre d’administrations, de services publics et à l’école. Un équilibre a été trouvé en France et il serait dangereux de le remettre en cause».

                            

- André Gérin s’explique : « Je considère qu’avec le président Sarkozy, il y a des reculs graves sur la laïcité. La coïncidence fait que je dépose cette demande de commission d’enquête au moment où Obama en parle et au moment où Sarkozy court après Obama ».
Il déclare aussi : « Si on ne veut pas le choc des civilisations, il faut que les républicains de ce pays soient capables de faire un combat au couteau contre ce que j’appelle ce nouveau fascisme vert ».

L’Islam, les musulmans et la relation à l’Autre (SUITE)

Jeudi 16 juillet 2009

islamalepreuvedesmusulmans1.jpgL’Islam, les musulmans et la relation à l’Autre (Suite)

Haoues Seniguer,

Doctorant en Sciences politiques

Ce texte est la suite de l’article de Haoues Seniguer « L’Islam à l’épreuve des Musulmans »

            Pour éviter tout de suite de se méprendre sur les questions que nous nous proposons de traiter ; nous soulèverons et soutiendrons la thèse suivante : ce sont moins l’islam et les textes du corpus islamique « officiel » qui sont à mettre à l’index que ceux qui les reçoivent, les interprètent et les vivent. Aussi, nous affirmons que l’islam ne doit absolument pas être confondu avec la pratique, elle plurielle, de ses millions d’adeptes, à la fois si différents et si semblables (les traditions locales aidant), du Golfe à l’Océan en passant par les villes européennes et bien d’autres Cités du monde :

            « Pourquoi ramener la diversité évidente des musulmans à une ‘religion’ d’un seul bloc, identifiée de surcroît à un collectif potentiellement dangereux, puisqu’elle serait susceptible de ‘comportement agressif’ ? L’identité des personnes supposées composer ce collectif peut-elle d’ailleurs se réduire à leur qualité de ‘musulman’ ? Et de quels ‘musulmans’ parle-t-on au juste[1] ? 

Si l’on veut comprendre l’exacte portée de ce triptyque, au moins sur un plan méthodologique, référons-en d’emblée à la sourate III verset 7 qui rend bien compte de la difficulté herméneutique du texte coranique et de la diversité des regards possibles :

« C’est LUI (Allah) qui t’a révélé le Livre comprenant des versets clairs [bien établis] qui en constituent la matrice [ou la base] et d’autres qui sont équivoques. Ceux qui ont un mauvais penchant dans le cœur suivront ce qui est équivoque par amour de la division et pour l’interpréter ; Dieu seul connaît l’interprétation[2]. » 

Tout est dit ou presque dans ce verset. Il existerait des versets clairs structurant, organisant la vie, essentiellement cultuelle soit dit en passant, des croyants et d’autres qui nécessitent un savoir particulier, un effort d’interprétation précis, donné à ceux à l’intelligence critique suffisamment pénétrante pour ne pas verser dans toutes sortes d’excès ; lesquels versets peuvent constituer effectivement une pierre d’achoppement sans vigilance accrue. A cet égard, la responsabilité des Oulémas et autres « autorités » autorisées ou reconnues comme telles, est immense.

Le domaine de l’organisation sociale des musulmans doit pouvoir faire l’objet d’adaptations ; c’est ce qui ressort des œuvres mêmes dites orthodoxes (Voir l’oeuvre de Shâtibi auteur musulman du XIVème siècle). Ce qui censément fait appel à la puissance rationnelle et au progrès dans le respect de sources et de conservation du souffle spirituel qui leur est sous-jacent.

On peut également rappeler les passages appelant les musulmans, les hommes et les croyants à l’interconnaissance, à la générosité, la bienfaisance et l’excellence dans la foi par les œuvres pieuses, le don de soi et le recueillement. Les exemples sont légion et il serait fastidieux ici de s’étendre davantage. Il suffit d’en référer directement au Coran et aux traditions orales du Prophète de l’islam.

Evidemment il est aussi des passages problématiques qui recèleraient des accents, relents ou une potentialité de violence. Mais c’est précisément là que l’essentialisme est des plus mortifère. Qu’est-ce à dire ? Pris tels quels, c’est-à-dire en bloc, sans distanciation critique et exercice d’une herméneutique en accord avec les visées ultimes de la sharî‘a (Maqâsid), les passages en question sont régulièrement l’objet d’un surinvestissement « théologique », littéraliste, politique voire « pseudo » moderniste. De quel surinvestissement s’agit-il au juste ?

On a affaire à des personnalités médiatiques et hyper médiatisées (drapées sous les oripeaux de la libre critique) qui, dans une extériorité absolue, distinguent ce qui est « politique », « intégriste » dans les expressions religieuses musulmanes de ce qui ne l’est pas. Sélectionnent à leur guise, la bonne de la mauvaise interprétation, sans associer toutes les positions critiques. Elles ne reconnaissent de la sorte, que ceux qui adopteraient leur propre logique de pensée, sans rechigner, sous peine d’être taxés « d’intégristes » ou « d’islamistes » !

D’où l’importance de juger des actes, des comportements, expliquer les phénomènes de violence politique, plutôt que de partir des textes eux-mêmes comme si ces derniers contenaient à eux seuls la clé du problème et offraient des réponses prêtes à l’emploi pour décoder le réel.

On ne parlera pas des mouvements sectaires et terroristes, dont une extrême majorité de musulmans rejettent et désapprouvent au plus haut point les actions. Al Qaïda et ses suppôts sont en tant que tels bien identifiés. Une condamnation orale, verbale est stérile si on ne lui associe pas une dénonciation des régimes autoritaires du monde arabo-musulman et de ceux qui, en Occident ou ailleurs, les soutiennent au nom dela Global War On Terror. Enfin, une exploration et une interrogation de la conscience musulmane elles-mêmes s’imposent.

Que peuvent donc les musulmans du monde, Occidentaux en particulier, pour inverser la tendance, créer au sein de leurs communautés politique et spirituelle d’appartenance, une dynamique de réforme interne et globale ; c’est-à-dire substituer aux cercles vicieux des cercles vertueux ? En quoi, à grands traits bien sûr, consisterait ladite dynamique ?

Mieux se connaître pour être reconnu ; se remettre en cause pour avancer 

Malek Bennabi (1905-1973), penseur algérien du XXème siècle, au travers d’une œuvre prolixe et très dense, a été, peut-on le dire, un précurseur dans la lutte intellectuelle contre les méandres du colonialisme, ses excès, ses outrances, ses crimes. Mais aussi, il a su analyser en profondeur les raisons internes de cette déroute des peuples arabo-musulmans dépassant ainsi le stade de la victimisation, du ressentiment.

Contrairement à ce qui est dit ici ou là, le véritable architecte du concept « politique de la civilisation » n’est peut-être pas seulement le philosophe français Edgar Morin mais bel et bien Bennabi en des aspects nombreux. Aussi, selon ce dernier, l’infériorisation de la personnalité arabo-musulmane, ce complexe d’infériorité handicapant qu’il a développé au fil des âges est moins le résultat de facteurs externes, exogènes, que de paramètres internes et intrinsèques théorisés sous le concept ingénieux de « Colonisabilité ». Nous partagerons également ce constat dans l’examen qui suit.

Nous reprendrons donc à nouveaux frais ses réflexions en tentant de les compléter en vue de les adapter à nos visées : Mieux se connaître pour mieux être connu et reconnu. Tel sera notre leitmotiv au cours du deuxième et dernier temps du propos.

Autrement dit, il convient de rappeler ici à grands traits la genèse historique de ce déclin et de cette infériorisation de la personnalité et des sociétés arabo-musulmanes. Rappelons que l’islam n’est pas en cause. Ce n’est pas un Agent doté d’intentions, désincarné qui plus est. S’il a été grand un jour, pourquoi est-il décrié aujourd’hui ? Certes, les musulmans, eux, sont victimes d’attaques infondées. Cependant, ils sont également responsables de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes, de comportements sectaires et violents et par voie de conséquence, du triste sort qui leur est réservé. De L’Irak à l’Algérie en passant par
la Palestine.

En somme, les musulmans ne sont pas suffisamment à la hauteur d’une civilisation qui les a engendrés mais dont ils se sont peu ou prou déconnectés par absence de volontarisme, de critique et partant, ils se sont complètement coupés du pouvoir décisif sur leur propre destin. Ils stagnent voire régressent dans leur capacité à comprendre les défis nouveaux du monde et à s’y adapter en apportant un regard et des solutions propres et en partage.

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Qu’est-ce qu’au fond une civilisation ?

Le philosophe algérien l’entend sous un double point de vue[3] :

-Du point de vue anthropologique : « toute forme d’organisation de la vie humaine, dans n’importe quelle société, développée ou sous-développée, est une civilisation. »

-Du point de vue fonctionnel : « la civilisation confère à la société, avec ce pouvoir économique qui la caractérise comme société sous-développée, la volonté de l’utiliser à résoudre tous les problèmes, notamment ceux qui se posent le plus cruellement à une société sous-développée. »

Des mouvements associatifs français tels que Les Indigènes de
la République
ou Mouvement des Indigènes de la République[4] s’attachent à lutter contre les restes coloniales (le post-colonialisme) dans la politique de
la France à l’endroit des minorités et une dénonciation des crimes coloniaux et du passif colonial. Néanmoins, cette action noble et louable au départ a eu tendance à s’enferrer ensuite dans les procès d’intention, le surinvestissement de la grille de lecture néo-coloniale dans l’appréhension des difficultés rencontrées par les Français d’origine maghrébine, africaine et musulmane. Retardant le réinvestissement, l’exploration de la conscience citoyenne, en harmonie avec une identité composite, et l’élaboration de chantiers positifs.

Les musulmans du monde, en France a fortiori, sont bien trop souvent dans une logique de la pensée et non de l’action concertée. Dans la réaction davantage que dans l’action ; la réponse aux diatribes, plus que dans le questionnement, le débat et la remise en cause de soi. Les exemples de ce type font florès : des réactions hystériques aux caricatures du Prophète Muhammad publiées par des journalistes danois[5] il y a un peu plus de trois ans maintenant ou aux différentes intimidations exercées auprès des auteurs et « penseurs » français même de mauvaise foi. Dénoncer c’est bien ; s’impliquer, agir dans le champ politico-social est mieux encore.

Mieux se connaître pour mieux être connu et reconnu. C’est par cette première étape fondamentale que passe le réveil global. Analyser les raisons « internes » de la colonisation, de la domination sans partage de la technologie, de la politique et de la culture occidentales est nécessaire et décisive. Un diagnostic sans concessions des impasses et des crises que traverse le monde musulman dans sa diversité est nécessaire et est un préalable crucial avant tout autre chose.

Ce réveil passe par une relecture des sources de l’islam, des traditions, des philosophes et des théologiens médiévaux et modernes qui ont tenté de l’amorcer. Pour Bennabi comme pour nous-même et bien d’autres encore faut-il l’espérer, nous autres musulmans, nous nous montrons trop souvent indignes, en deçà des visées ultimes de la révélation coranique et de l’apostolat de Muhammad. Incapables d’en saisir la quintessence et l’esprit et arc-boutés, soit sur la lettre, soit sur des postures prétendument « modernistes », lesquelles visent en définitive à plaire aux autres, à ceux qui ne partagent pas notre foi, au lieu que d’être à l’écoute critique et constructive de sa communauté originelle en écho avec les défis civilisationnels contemporains.

Cette incapacité, non seulement nous paralyse en tant que citoyens du monde, mais prive également l’Autre occidental, les autres, de nos ressources symboliques, de cette foi, ce partage d’un Universel que dispensent le Coran et la prophétie muhammadienne. Pas de développement économique sans réformes culturelles et institutionnelles préalables, voire aussi une révolution architecturale d’envergure ; cette dernière serait le reflet authentique du génie des hommes et des musulmans des premiers siècles qui ont su créer, enseigner et dispenser au monde leurs arts. Le modèle de développement transcende l’économique et ne réside donc pas selon nous, dans le gigantisme affiché par les grandes et richissimes familles du Golfe. Les Emirats Arabes Unis, le Qatar ou les autres pays du Golfe sont à ce titre tous plus artificiels les uns que les autres car ils fondent leur prétendue suprématie sur une suffisance économique et non sur une révolution intellectuelle et culturelle originale.

Affirmer sa personnalité dans l’espace public en articulant sa foi, sa conscience et son être en intelligence avec son contexte et les éléments de la citoyenneté est non pas seulement un droit, c’est aussi un devoir impérieux en plus que d’être utile à tous : aux musulmans comme aux non-musulmans.

L’Islam en France par exemple n’est et ne doit absolument pas être vécu comme celui des pays d’origine où l’administration s’immisce intempestivement dans les affaires cultuelles et culturelles jusqu’à politiser, au sens péjoratif du terme, les éléments de la foi universelle. Après quoi, efforçons-nous d’aller vers un partage des expériences culturelles, religieuses incontournables pour l’avenir du vivre ensemble dans un monde globalisé et dans chacune des sociétés où les citoyens de confession et de tradition musulmanes vivent en nombre croissant et auxquelles ils ont tant à apporter.   NB : Ce texte, que nous avons quelque peu amendé du fait de quelques imprécisions mineures au moment de sa publication, a fait l’objet d’une première publication dans le cadre des Annales de philosophie et des Sciences humaines, n°24, Tome 2, Faculté de Philosophie et des Sciences humaines, Université Saint-Esprit Kaslik, Jounieh, Liban. Haoues Seniguer Doctorant en sciences politiques 

Bibliographie sommaire :

-BENNABI, Malek, 1970, Le problèmes des idées dans le monde musulman, Alger, El Bay’yinate.

-BENNABI, Malek, 2004, Le Mondialisme, Articles de presse réunis, choisis, annotés et préfacés par Abderrahman Benamara, Alger, Dar El Hadhara.

- CHÂKIR, Husâm, 2007, Muslimû Ûrûbâ Wa Al Muchâraka Al Sîyâsîa, Brussels-Dublin, Âli Maktûm Al Khayryya.

- DELTOMBE, Thomas, 2007, L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris,
La Découverte.

-  FERJANI, Mohamed-Chérif, 2006, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Paris, Fayard.



[1] DELTOMBE, Thomas, 2007, L’islam imaginaire : la construction médiatique de l’islamophobie en France 1975-2005, Paris,
La Découverte, p. 5.

[2] Verset cité dans FERJANI, Mohamed-Chérif, Le politique et le religieux dans le champ islamique, 2006, Paris, Fayard, p. 70.

[3] BENNABI, Malek, 2004, Mondialisme, articles de presse réunis, choisis, annotés et préfacés par : Abderrahman Benamara, Alger, Dar El Hadhara, p. 15-20.

[4] http://www.indigenes-republique.org/

[5] Les caricatures du Prophète Muhammad sont une série de douze dessins publiés initialement dans le journal danois Jyllands-Posten  le 30 septembre 2005. L’un d’entre eux a particulièrement crée la polémique puisqu’il présentait la figure du Prophète de l’islam vêtu d’un turban en forme de bombe.

L’islam à l’épreuve des musulmans : de la critique « constructive » de l’Autre à la remise en question de soi (Partie 1)

Lundi 13 juillet 2009

islamalepreuvedesmusulmans.jpg L’islam à l’épreuve des musulmans :

de la critique « constructive » de l’Autre à la remise en question de soi  (Partie 1)

       Par Haoues Seniguer

Doctorant en Sciences Politiques

Tout au long de notre propos, nous appuierons notre démonstration sur la définition suivante, somme toute substantielle, de la personnalité arabo-musulmane : c’est-à-dire tout homme ou toute femme qui librement, en conscience, se reconnaît et s’inscrit, d’une manière ou d’une autre, dans l’héritage historico-culturel et/ou religieux de l’islam avec l’expression libre ou non de la critique historique. Ce qui suppose l’adhésion plus ou moins assumée et consentie à quelques grands principes de la foi islamique. Néanmoins, cette définition quelque peu resserrée, n’exclut aucunement par principe ceux qui ont des origines arabo-musulmanes et qui ne les assument peut-être plus ainsi que les musulmans africains, asiatiques ou autres qui ne sont pas forcément arabes… 

        L’Islam-Livre (Coran et traditions rapportées) est-il l’exact symétrique de la vie des musulmans et les musulmans en sont-ils l’image fidèle, voire idéale ? Que peuvent et doivent faire les citoyens musulmans pour sortir de la crise intellectuelle, religieuse et morale qu’ils connaissent à des degrés différents ? Tels seront les deux files d’Ariane de notre réflexion. Les musulmans de par le monde traversent une profonde dépression, une crise intellectuelle et religieuse. Ils peinent à relever la tête ; trouver la sérénité et l’assurance de sujets épanouis et autonomes, là où ils vivent. Ils sont souvent, il est vrai, l’objet de stigmatisations, de vexations à répétition[1], quand ce n’est pas « une chasse aux sorcières » ; accentuée depuis le 11 septembre 2001 et ce, un peu partout dans le monde occidental.

En France notamment que l’on connaît le mieux, proclamée patrie des droits de l’homme et du citoyen, puisque c’est le pays qui nous a vu naître, grandir ; au sein duquel nous avons été éduqués et socialisés au contact des autres, quelles que soient l’intimité des convictions religieuses, culturelles, des considérations philosophiques des uns et des autres trempées à la laïcité républicaine. Ce propos peut d’ailleurs s’extrapoler à l’ensemble des nations qui comptent en leur sein des populations musulmanes. 

        Certes des observateurs ; c’est-à-dire grosso modo, les pouvoirs publics[2], les membres de la représentation nationale, tous bords confondus[3], jusqu’aux médias, essayistes et journalistes[4] quelque peu « zélés », portent une responsabilité dans la vision étriquée de leurs concitoyens.  Ces acteurs publics ont eu tendance à entretenir, bon gré mal gré, le spectre d’une communauté unique, fantasmatique en proie à des accès intégristes, voire terroristes. D’autres parleront de « maladie de l’islam » (en l’occurrence l’écrivain franco-tunisien Meddeb) plutôt que de maladie « des musulmans » et de leurs contempteurs tout aussi prisonniers et malades parfois, de leurs analyses partielles voire partiales. Une autre maladie de la pensée tout aussi nocive du reste ! Aussi, le citoyen de culture et de religion musulmane est sommé, comme s’il en était irrémédiablement redevable, de montrer patte blanche et se désolidariser au pied levé des groupes terroristes sitôt qu’un évènement malheureux prend pour cible des civils et des bâtiments publics au nom d’ « un » islam; sous peine d’être soupçonné de soutien ou de complicité sinon active, à tout le moins passive avec « les fous d’Allah ». Jusqu’à, chez certains intellectuels[5], y compris musulmans déclarés[6], remettre en cause de façon indistincte, les musulmans et le Texte qu’ils considèrent comme sacré, dans un essentialisme des plus absolu. Confondant à souhait, l’idéologie politique (l’islamisme), elle-même à historiciser et à contextualiser au demeurant, avec la foi et la spiritualité ordinaires ; disons quiétistes ou plus piétistes (l’islam) qu’idéologiques. 

Mais des raisons internes aussi, intrinsèques au monde islamique, aux musulmans eux-mêmes, si différents de corps, d’esprit et de convictions intellectuelles soient-ils, expliquent cette crise de confiance généralisée alimentant une certaine victimisation. C’est-à-dire cette espèce de déréliction du musulman et par conséquent, de fait, cette relation tendue avec ceux qui ne partagent pas la même foi, les mêmes origines ethniques voire sociales. Qu’est-ce à dire ? Le Coran et les traditions prophétiques (faits et gestes du Prophète de l’islam Muhammad) en tant que tels peuvent, suivant les intentions et à la lumière d’un contexte, s’interpréter dans le sens de l’ouverture, du dialogue et du partage, comme justifier une crispation identitaire voire sectaire quand elle n’est pas terroriste. Ainsi, après avoir rappelé à grands traits que les textes religieux eux-mêmes ne peuvent à eux seuls donner une grille de lecture suffisante pour appréhender les réalités sociologiques des comportements des musulmans, résidents ou citoyens de pays occidentaux, nous essaierons de montrer en quoi

la Religion révélée, en l’occurrence ici l’islam, ouvre des perspectives spirituelles et humaines profondes dont ne sont pas toujours à la hauteur les communautés musulmanes.  Plutôt que d’évoquer en profondeur les raisons « externes » de la crise qui sont réelles et considérables, nous en analyserons les causes et les manifestions du point de vue « interne » et les pistes d’une guérison urgente et fort souhaitable. Raisons « internes » et « externes » se conjuguent pour le plus grand malheur des musulmans eux-mêmes certes mais également de leur environnement respectif lequel ne peut également se dérober à sa co-responsabilité.  A suivre…



[1] De nombreux intellectuels français se sont littéralement déchaînés au sens propre du terme, sur les musulmans et l’islam donnant trop peu dans la nuance. Ces postures nuisent véritablement au débat serein et démocratique, troublent et entament à divers titres la relation de confiance entre tous les membres de la société civile. Nous en citerons les postures les plus éloquentes, sources à l’appui : « Deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels. » Pierre-André Taguieff (chercheur au CNRS), France Inter, 1997. «  Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour [...] Ils se multiplient comme des rats [...] Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût. » Oriana Fallaci , (écrivain),La rage et l’orgueil, Plon, 2003. « Le voile est une opération terroriste. [...] En France, les lycéennes savent que leur voile est tâché de sang. [...] Dans nos écoles, question d’honneur, on n’enseigne pas à des élèves en uniforme. Sauf au temps du nazisme. » André Glucksmann, (philosophe), L’Express, 17/11/1994. On pourrait multiplier à volonté ce genre de discours haineux et racistes peu ou prou normalisés dans le paysage médiatique, social et politique français. 

[2] Il est un fait dont on ne parle presque jamais en France. Malgré la laïcité qui justifie la neutralité de la puissance publique, il est demandé, notamment de la part des autorités policières au moment de l’introduction d’une demande de naturalisation, la foi, les origines ethniques et l’assiduité à la mosquée des personnes concernées. Ce qui est proprement hors-la loi !

[3] Les intellectuels ne sont malheureusement pas les seuls à tenir des discours aussi violents à l’endroit des citoyens et résidents musulmans puisque les politiques s’en rendent régulièrement coupables : « Avoir des Polonais, des Italiens, des Portugais, pose moins de problèmes qu’avoir des Noirs ou des musulmans. » Jacques Chirac, Le Monde, 21/06/1991. « Il n’y a pas d’assimilation des musulmans, ça n’existe pas, sauf en quantité infinitésimale. » Yves Guna (RPR), Le choc du mois, mars 1992. Plus récemment, notre actuel président de la République, lors de la campagne présidentielle, lequel n’en était déjà pas à sa première sortie : « Je souhaite qu’on ne puisse pas vivre en France sans respecter sa culture et ses valeurs. Je souhaite qu’on ne puisse pas s’installer durablement en France sans se donner la peine d’écrire et de parler le Français. Et à ceux qui veulent soumettre leur femme, à ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, à ceux qui veulent imposer à leurs sœurs la loi des grands frères, à ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite je dis qu’ils ne sont pas les bienvenus sur le territoire de
la République française. A ceux qui haïssent
la France et son histoire, à ceux qui n’éprouvent envers elle que de la rancœur et du mépris, je dis aussi qu’ils ne sont pas les bienvenu
s » (N. Sarkozy, Discours de Toulon le 7 février 2007). En 2002, le leader socialiste Georges Frêche tiendra les propos suivants : « Ils [les musulmans] ne vont pas vouloir maintenant nous imposer leur religion ! Ceux qui ne veulent pas respecter nos valeurs, qu’ils rentrent chez eux !  ». 

[4] On peut citer l’essayiste en vogue en France ; à savoir Caroline Fourest qui prétend combattre tous les intégrismes mais surenchérit sur « l’intégrisme musulman » ; en prétendant, in fine, que toute manifestation un tant soit peu publique ou visible de l’islam s’apparente à de l’islamisme ; lequel est dans son esprit et vocabulaire forcément rétrograde.

[5] Le 19 septembre 2006 dans le quotidien français Le Figaro, un enseignant de philosophie, Robert Redeker, publie une tribune violemment anti-musulmane où l’anecdote, les amalgames côtoient les jugements partiels et tronqués. Islam et musulmans sont confondus pour le pire : « le tentative menée par cet islam d’étouffer ce que l’Occident a de plus précieux qui n’existe dans aucun pays musulman : la liberté de penser et de s’exprimer ». L’islam est présenté comme un agent « monstrueux », conscient, uniforme : « L’islam tente d’obliger l’Europe de se plier à sa vision de l’homme. »

[6] C’est le cas de l’écrivain franco-tunisien Abdelwahhab Meddeb lequel confond systématiquement « maladie de l’islam » avec maux des communautés musulmanes. Maladie des terroristes et perversion criminelle des textes religieux avec on ne sait quelle essence coranique qu’il mythifie. Comme s’il fallait modifier les dogmes, en changer la nature pour réformer la conscience musulmane. Posture contre-productive.

Mysticisme et mystification au Sénégal (Par Bathie Ngoye THIAM)

Mercredi 8 juillet 2009

sambangoye.jpg Mysticisme et mystification au Sénégal

Par  Bathie Ngoye Thiam*

 Le développement, dans quelque domaine que ce soit, ne peut se faire sans un changement de mentalité, un éveil de conscience des masses populaires maintenues dans l’ignorance et la naïveté. 

Nous connaissons une bonne partie de la mythologie grecque et romaine, avec ses dieux, ses déesses, ses héros, ses légendes, ses mythes. On en parle encore, mais plus personne n’y croit. Au Sénégal, les légendes enrobées de mystification semble avoir de beaux jours devant elles. Racontez tout ce que vous voulez, il y aura des gens pour vous croire. 

        Allez dans n’importe quelle ville et dites par exemple : « Un jour, tel marabout voulait aller prier à la mosquée. Ses babouches étant sales, il dit à Dieu qu’un ange devait les nettoyer. Dieu lui envoya immédiatement cent anges qui cirèrent ses chaussures et les enduisirent d’un parfum qui embauma tout le pays pendant un an. » Personne ne vous demandera vos sources et personne n’osera vous démentir parce que vous nommez un saint reconnu comme tel, un marabout qui, pour « dix millions » de disciples, n’est pas un être humain, mais Dieu en personne. De bouche à oreille, tout le monde en parlera, affirmant que c’est une histoire vraie. Et à chaque fois que quelqu’un la racontera en y rajoutant son grain de sel, les fanatiques crieront « Ëskëy ! » en claquant des doigts. 

        Il suffit qu’un étranger arrive dans un quartier et se prétende fils ou petit-fils de tel marabout pour que des gens se mettent à genoux devant lui et lui donnent de l’argent. 

Quand j’étais petit, j’aimais écouter les « firikat », ces gens qui font leurs prêches dans les rues. Ils débitent plein d’anecdotes sur les prophètes et les saints. Je les croyais sans me poser de questions, comme bon nombre de Sénégalais. Je me souviens du sabre avec lequel Seydina Omar aurait zigouillé des milliers de « yeéfër ». « Un jour, Allah fit descendre un sabre de sept mètres de long pour combattre les infidèles. Le prophète dit que seul celui qui le sortira de son étui pourra s’en servir. Tous les « saaba » essayèrent sans succès. Ils n’avaient pas les épaules assez larges. Quand arriva le tour de Seydina Omar, le prophète lui fit une tape dans le dos et sa poitrine s’élargit de sept mètres. » Ëskëy ! Mais d’où vient cette histoire ? Qui l’a lue dans un livre sur l’islam ? Tradition orale ne signifie pas raconter n’importe quoi. Le Coran et les hadiths sont écrits pour éviter que chacun invente ce qu’il veut. (Quant au Prophète Muhammad (Psl), il était certes illettré, mais il connaissait le Coran et le vivait à tel point que notre mère Aïcha dit de lui : « Son comportement était le Coran. » Quelqu’un qui ne peut pas réciter plus de 20 sourates et n’a pas un ange qui fait descendre des versets par son biais ne peut donc pas se comparer à lui.) 

Mettez une crotte de chèvre dans un nœud et dites que c’est un grigri qui fait gagner au loto, des gens vont l’acheter, surtout si vous précisez que Serigne Bakhoum Al Bida Mouslamtara a prié et craché dessus. Beaucoup ne se demanderont même pas si ce marabout existe ou a jamais existé. Il ne vous restera plus qu’à lui coller le patronyme d’une grande famille religieuse et le tour est joué. 

Vous souvenez-vous de l’affaire Abdou Xaalis (dans les années 70, je crois) ? Un monsieur s’était attribué le pouvoir de multiplier des billets de banque, du style vous lui donnez cent mille francs, il vous rend un million. Nombreuses furent ses victimes. Même quand il fut arrêté, les gens continuaient de croire à ses pouvoirs surnaturels. Au commissariat où il était détenu, il disait à la foule venue attendre des sous, sous le soleil ardent de Kaolack : « Debout ! Assis ! Debout ! Assis ! » Et les pauvres poires obéissaient dans l’humiliation la plus totale, devant les badauds ahuris. Il ricanait alors : « Maa am ndey ju ligéey, waay ! » 

Pourquoi est-il si facile de leurrer nos populations ? 

        Nous voulons garder les croyances de nos ancêtres tout en nous disant musulmans. « Xërëm » et « xaarbaax ». Les deux ne vont pas de pair. On ne peut pas être dans le faux et dans le vrai en même temps. Nous flottons entre les deux, ouvrant les portes aux escrocs de tous bords qui en profitent sans modération. 

        Prenons la lutte comme exemple. Quel lutteur entre dans l’arène sans ses « deebaadeeb » ? Ils y croient et refusent de voir que ça n’a aucun effet sur le combat. Un gringalet n’a qu’à se barder de grigris, s’arroser de « saafara » et aller affronter Yekini. C’est pareil pour le football. On gaspille des fortunes en « xondiom » et on ne remporte pas la coupe du monde. Même pas la coupe d’Afrique. 

Beaucoup de Sénégalais croient que les « dëmm » existent et d’aucuns accusent d’autres de l’être, sans la moindre preuve. Nous ne voulons pas de preuves. Nous préférons « J’ai entendu que… », « Il parait que… » 

Des ministres, des PDG, des paysans, des gens de toutes classes sociales ont recours à des charlatans qui leur ordonnent de sacrifier un poulet de telle couleur ou d’offrir des noix de cola, du lait, des œufs de pintade… Plus c’est étrange et gros, mieux ça passe. Pour trouver une femme, un mari ou un emploi, pour se débarrasser d’un rival ou pour se protéger, ces musulmans estiment Dieu insuffisant. Ils sont légion, ceux qui versent des « saafara » devant les portes de leurs bureaux avant d’y entrer. S’ils ont peur de quelque chose, ne peuvent-ils pas se contenter de dire « Bismillahi rahmani rahimi » ? « Mais plutôt ils dirent : “Nous avons trouvé nos ancêtres sur une religion, et nous nous guidons sur leurs traces. » (Sourate 43 : 22) 

Le « maslaa », le « mándu » et la croyance aveugle nous empêchent de raisonner, transformant ainsi nos cerveaux en meubles. 

Les nombreux oustazes à la radio mettent un pansement sans au préalable nettoyer la plaie. L’apparence est correcte, mais à l’intérieur, ça continue de pourrir. Séparons le bon grain de l’ivraie. 

Comme le dit Jésus (Psl) : « Personne ne déchire d’un habit neuf un morceau pour le mettre à un vieil habit ; car, il déchire l’habit neuf, et le morceau qu’il en a pris n’est pas assorti au vieux. Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement la fermentation fait éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. A vin nouveau, outres neuves. » (Luc 5/36-37). 

        Le Saint Coran dit qu’Abraham, après avoir détruit les idoles de son peuple, proclama : « Je tourne ma face exclusivement vers Celui qui a créé les cieux et la terre, et jamais je ne considérerai que Dieu a des égaux. »  (Sourate 6 : 79). 

        La Sainte Bible rapporte : « Jésus entra dans le temple et chassa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges de ceux qui vendaient les colombes et il leur dit : « Il est écrit : Ma maison sera appelée maison de prière. Mais vous, vous en faites une caverne de voleurs. » (Matthieu 21 : 12-13) 

Quand en 630, le prophète Muhammad (bénédiction et paix sur lui) détruisit les idoles de la Kaaba, Allah révéla : « Et dis : « La Vérité est venue et l’Erreur a disparu. Car l’Erreur est destinée à disparaître. » (Sourate 17 : 81). 

Pour suivre l’islam comme il se doit, il faut commencer par faire table rase de nos habitudes païennes ou animistes et surtout arrêter de prendre nos marabouts pour des Seigneurs en dehors de Dieu, l’Unique, l’Absolu qui se suffit à Lui-même et n’a point besoin d’associés. 

Travailler pour Dieu, c’est faire ce qu’Il nous recommande et éviter ce qu’Il nous interdit. Ce n’est pas donner son argent à untel ou untel. Il n’y a, à ce niveau, ni « secret » ni « baatin », juste le droit chemin (siraatal mustaqim). 

*Bathie Ngoye Thiam 

bathiesamba@hotmail.com 

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